RDC : Félix Tshisekedi à Jérusalem, les dessous d’un rapprochement hautement stratégique avec Israël
De la sécurité à l’agriculture, des technologies aux investissements, le déplacement de Félix Tshisekedi en Israël marque une nouvelle étape dans la relation entre Kinshasa et Jérusalem. Derrière les poignées de main et les déclarations d’amitié, les deux pays cherchent à transformer une proximité diplomatique ancienne en partenariat stratégique. Pour la RDC, l’enjeu est de trouver auprès d’Israël des capacités susceptibles de répondre à ses défis sécuritaires et économiques. Pour Israël, la RDC représente un partenaire africain de poids, à la fois par son potentiel économique, son influence diplomatique et sa position géostratégique.

Félix Tshisekedi accueilli à sa descente d’avion par son homologue israélien, Isaac Herzog/ AFP
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Arrivé à Jérusalem le 31 août à l’invitation du président Isaac Herzog, Félix Tshisekedi a consacré son déplacement à une relation qui, depuis quelques années, connaît une accélération remarquable. Le 1er septembre, le président congolais s’est entretenu successivement avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Isaac Herzog. À l’agenda, des sujets sur la sécurité, la défense, l’agriculture, les infrastructures, l’énergie, la santé, les technologies, la formation et les investissements ont été abordés.
La tonalité affichée par les deux parties est celle d’un partenariat appelé à changer de dimension. Benjamin Netanyahu a parlé d’une « grande amitié » à approfondir, tandis que Félix Tshisekedi a défendu l’idée d’une relation « moderne, pragmatique et mutuellement bénéfique ». Mais derrière cette rhétorique diplomatique se dessine une équation beaucoup plus stratégique.
Une relation qui ne date pas d’hier

Le rapprochement entre Kinshasa et Jérusalem n’est pas né avec cette visite. Félix Tshisekedi s’était déjà rendu en Israël en 2021. Quatre ans plus tard, le président israélien Isaac Herzog effectuait une visite officielle à Kinshasa, le 11 novembre 2025, première visite d’un président israélien en RDC depuis plusieurs décennies.
Cette séquence a progressivement replacé la relation bilatérale au plus haut niveau. Les deux capitales ont multiplié les contacts et identifié plusieurs secteurs de coopération, notamment l’agriculture, les technologies, la santé, la sécurité et les investissements.
Le déplacement de Tshisekedi à Jérusalem apparaît donc moins comme une initiative isolée que comme l’aboutissement d’un processus engagé depuis plusieurs années.
Le symbole est d’autant plus fort que l’histoire des relations entre les deux pays est faite de ruptures et de reprises. Kinshasa avait rompu ses relations avec Israël en 1973, sous la pression du monde arabe après la guerre du Kippour, avant de les rétablir au début des années 1980. Aujourd’hui, les deux États semblent vouloir tourner définitivement la page de cette relation intermittente.
La sécurité congolaise au cœur du rapprochement
Il est difficile de comprendre l’intérêt de Kinshasa pour Israël sans regarder vers l’est de la RDC. Depuis plusieurs années, la guerre dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu impose à l’État congolais de repenser ses capacités militaires, son renseignement, la surveillance de son territoire et la protection de ses frontières.
C’est précisément sur ce terrain que l’expertise israélienne peut apparaître particulièrement attractive. Les discussions entre Tshisekedi et Netanyahu ont placé la sécurité et la défense parmi les principaux dossiers. Le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar a également discuté avec son homologue congolaise, Thérèse Kayikwamba Wagner, du renforcement des relations sécuritaires et économiques, ainsi que de la mise en œuvre de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda.
Pour Kinshasa, la question n’est pas seulement d’acquérir des équipements. Elle est aussi de renforcer ses capacités de surveillance, de renseignement, de protection des frontières, de communication et de formation.
Dans un pays de près de 2,3 millions de kilomètres carrés, où certaines zones sont extrêmement difficiles d’accès, la technologie peut devenir un multiplicateur de puissance. Drones, observation, cartographie, traitement des données, sécurisation des communications ou surveillance des frontières sont autant de domaines dans lesquels Israël dispose d’une expertise reconnue.
Le véritable enjeu pour la RDC sera toutefois de transformer cette coopération en capacité nationale durable. Acheter des technologies étrangères peut fournir une réponse immédiate. Former des ingénieurs, des techniciens et des spécialistes congolais permettrait, en revanche, de construire une autonomie stratégique sur le long terme.
Israël cherche aussi à consolider son ancrage en Afrique
Le rapprochement ne répond pas uniquement aux intérêts congolais. Israël cherche depuis plusieurs années à renforcer ses relations avec les États africains. La visite de Tshisekedi intervient dans cette stratégie d’élargissement des partenariats diplomatiques, économiques et sécuritaires sur le continent.
Le président Isaac Herzog l’a lui-même rappelé lors de sa rencontre avec Tshisekedi. Israël accorde une importance majeure à ses relations avec l’Afrique et souhaite multiplier les échanges avec les dirigeants africains.
Dans cette perspective, la RDC constitue un partenaire particulièrement intéressant. Par sa taille, sa population, ses ressources naturelles, son poids diplomatique et sa position au cœur de l’Afrique, elle possède une importance que peu de pays du continent peuvent égaler.
Le Congo est également redevenu un acteur important du multilatéralisme. Élu membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies pour 2026-2027, il en a même assuré la présidence tournante en juillet 2026.
Cette position donne à Kinshasa une visibilité diplomatique supplémentaire. Pour Israël, développer une relation privilégiée avec un État africain présent au Conseil de sécurité peut donc avoir une valeur politique qui dépasse largement les seuls échanges bilatéraux.
Jérusalem, le symbole qui dérange autant qu’il rapproche
L’un des dossiers les plus sensibles de ce rapprochement concerne le statut de Jérusalem. Depuis 2023, Félix Tshisekedi avait annoncé son intention de transférer l’ambassade congolaise de Tel-Aviv à Jérusalem. Cette décision n’avait toutefois pas été immédiatement mise en œuvre.
À l’issue de sa visite, un communiqué conjoint a désormais annoncé que la RDC allait prendre des mesures en vue du transfert de son ambassade à Jérusalem. Une telle décision place Kinshasa dans le groupe encore limité des États ayant choisi d’installer leur ambassade dans la ville, en rupture avec la position suivie par la majorité de la communauté internationale.
Ce choix est loin d’être anodin
Pour Israël, la présence d’ambassades étrangères à Jérusalem constitue un enjeu diplomatique majeur. Elle contribue à renforcer sa revendication de Jérusalem comme capitale. Pour Tshisekedi, le geste permet en retour de consolider une relation privilégiée avec Israël et d’affirmer une diplomatie fondée sur des partenariats qu’il veut pragmatiques.
Cependant, Kinshasa doit également composer avec une réalité diplomatique plus large : le dossier israélo-palestinien demeure extrêmement sensible en Afrique et au sein du système multilatéral. Le choix de Jérusalem constitue donc autant un geste diplomatique envers Israël qu’un pari politique assumé.
Du sécuritaire à l’économique
L’autre dimension du rapprochement est économique. La RDC veut attirer davantage de capitaux et de technologies israéliens dans des secteurs où elle dispose d’un potentiel considérable mais où les déficits en infrastructures et en expertise restent importants.
Agriculture, gestion de l’eau, santé, énergie, technologies numériques, infrastructures et innovation figurent parmi les secteurs identifiés par les deux pays. En juillet, plusieurs protocoles d’accord avaient déjà été signés entre les deux gouvernements dans les domaines de la formation diplomatique, de l’agriculture, de la santé et des technologies.
L’agriculture est particulièrement révélatrice de la complémentarité recherchée. Israël a développé des technologies agricoles permettant de produire dans un environnement marqué par la rareté de l’eau. La RDC dispose, à l’inverse, de terres considérables et d’immenses ressources hydriques, mais peine encore à transformer ce potentiel en productivité agricole et en sécurité alimentaire.
L’intérêt de Kinshasa est donc moins d’importer un modèle israélien que de récupérer des technologies et des compétences capables d’être adaptées aux réalités congolaises.
Le Corridor de Lobito, autre pièce du puzzle
Le rapprochement comporte également une dimension logistique et minière. La présidence congolaise a indiqué que Tshisekedi devait examiner les possibilités d’investissement israélien dans le cadre du Corridor de Lobito, cet axe stratégique reliant les régions minières de la RDC et de la Zambie au port angolais de Lobito.
Pour Kinshasa, l’enjeu dépasse largement la construction d’une voie d’évacuation des minerais. Le corridor peut devenir un instrument de transformation économique, à condition d’attirer autour de lui des investissements dans l’énergie, la logistique, les infrastructures et surtout la transformation locale.
La perspective de capitaux et de technologies israéliens s’inscrit donc dans cette stratégie plus large : ne plus seulement exporter les ressources du sous-sol congolais, mais construire progressivement un écosystème industriel autour de leur exploitation.
La présidence congolaise avait explicitement présenté les investissements israéliens dans le Corridor de Lobito comme l’un des sujets devant être examinés durant le déplacement présidentiel.
Une diplomatie de la diversification

Il existe enfin une logique géopolitique plus discrète derrière cette offensive diplomatique. Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi cherche à diversifier les partenaires de la RDC. La guerre dans l’est du pays a montré les limites des alliances traditionnelles et la nécessité pour Kinshasa de multiplier les canaux diplomatiques, militaires, économiques et technologiques.
Le partenariat avec Israël répond à cette logique. Il ne s’agit pas nécessairement de substituer Israël aux partenaires occidentaux, américains, européens ou africains de la RDC. Il s’agit plutôt d’ajouter à l’architecture congolaise un partenaire possédant des compétences particulières dans la sécurité, l’innovation, l’agriculture, la gestion de l’eau et les technologies.
Cette diversification peut donner davantage de marge de manœuvre à Kinshasa. Elle comporte cependant une condition : éviter que la relation ne se résume à une succession de protocoles d’accord et de déclarations politiques.
C’est précisément sur ce point que Félix Tshisekedi a insisté à Jérusalem. Selon le président congolais, la réussite du partenariat devra être jugée à l’aune de son application concrète et des résultats obtenus, et non du nombre d’accords signés.
Une relation à surveiller de près
Le rapprochement entre la RDC et Israël est donc en train de passer d’une logique de proximité diplomatique à une logique de partenariat stratégique. Pour Kinshasa, Israël peut représenter une source de technologies, de compétences et d’investissements, mais aussi un partenaire potentiel dans la modernisation de ses capacités sécuritaires.
Pour Jérusalem, la RDC offre un accès privilégié à un pays central en Afrique, doté de ressources considérables et appelé à jouer un rôle plus important dans les équilibres diplomatiques du continent et des Nations unies.
La question essentielle sera désormais celle de la traduction concrète de cette nouvelle proximité. Le transfert de l’ambassade à Jérusalem constitue un signal politique fort. Les accords dans l’agriculture, la santé, les technologies et la formation ouvrent des perspectives économiques. Les discussions sur la sécurité et la défense touchent, elles, au cœur des préoccupations de Kinshasa.
Mais le véritable test du « partenariat stratégique » se jouera sur le terrain, dans les capacités sécuritaires réellement renforcées, les investissements effectivement réalisés, les emplois créés, les technologies transférées et les infrastructures développées.
À Jérusalem, Félix Tshisekedi n’est donc pas seulement venu entretenir une amitié diplomatique. Il est venu chercher un levier de puissance. Israël, de son côté, cherche à faire de la RDC davantage qu’un partenaire africain, un point d’ancrage stratégique au cœur du continent.

