Wharton, Goldman Sachs, Prudential, Credit Suisse… Tidjane Thiam raconte les choix et les épreuves qui ont façonné son parcours
En 1994, Tidjane Thiam s’apprête à rejoindre Goldman Sachs à Londres. Le jeune consultant ivoirien de chez McKinsey, diplômé de Polytechnique, de l’École des Mines de Paris et de l’INSEAD, dispose d’une perspective professionnelle particulièrement attractive dans l’une des grandes banques d’investissement de Wall Street. Son déménagement est en préparation lorsqu’une sollicitation inattendue vient bouleverser ses projets. Henri Konan Bédié, devenu président de la Côte d’Ivoire quelques mois plus tôt, souhaite le rencontrer. À 31 ans, Tidjane Thiam choisit finalement de renoncer à Goldman Sachs pour retourner à Abidjan.

Tidjane Thiam pose aux côtés de son ouvrage autobiographique Par-delà l’Afrique et le monde, dans une mise en scène illustrant son parcours personnel et professionnel entre l’Afrique et l’international.
Format Pavé
300 x 250 px
Cette décision, comme plusieurs autres bifurcations de sa carrière, occupe une place importante dans le récit qu’il livre dans Par-delà l’Afrique et le monde, publié le 15 octobre 2026 aux éditions Max Milo.
Cet ouvrage de 264 pages, déjà paru en anglais en août 2025 sous le titre Without Prejudice, revient sur plus de six décennies d’une existence traversée par les bouleversements politiques ivoiriens, les grandes transformations de la finance internationale et les questions de discrimination raciale.
Ancien ministre du Plan et du Développement, premier dirigeant noir d’une entreprise du FTSE 100 britannique, puis directeur général de Credit Suisse, Tidjane Thiam raconte les circonstances parfois inattendues qui l’ont conduit à exercer des responsabilités au sein de plusieurs des institutions les plus influentes de son époque.
L’enfance d’un fils de ministre dont le père est emprisonné

L’histoire commence dans la Côte d’Ivoire des premières années de l’indépendance.
En septembre 1963, Amadou Thiam, ministre de l’Information et père du futur banquier, est arrêté dans le cadre des affaires dites des « faux complots » qui secouent le régime de Félix Houphouët-Boigny.
Le paradoxe est familial autant que politique. Amadou Thiam a épousé Mariétou Sow, nièce du chef de l’État ivoirien. Pourtant, cette proximité avec le pouvoir ne lui épargne pas la prison.
Tidjane Thiam n’a alors qu’un an. Il racontera plus tard que son premier souvenir de son père remonte au retour de celui-ci à la maison, après sa libération.
Réhabilité progressivement, Amadou Thiam devient ambassadeur de Côte d’Ivoire au Maroc, où son fils passe une partie de son enfance. La famille ne regagne Abidjan qu’en 1978.
De cette période, Tidjane Thiam conserve notamment le souvenir d’une éducation exigeante, de l’influence déterminante de ses parents et de premières expériences de discrimination raciale.
Sa réussite scolaire le conduit en France, où il intègre l’École polytechnique en 1982, devenant le premier Ivoirien admis dans cette prestigieuse institution. Il poursuit ensuite sa formation à l’École nationale supérieure des Mines de Paris, dont il sort major de promotion.
Mais les diplômes ne lui ouvrent pas immédiatement toutes les portes.
Admis à Wharton, il choisit finalement McKinsey
À la sortie des Mines, Tidjane Thiam souhaite initialement poursuivre sa formation dans une grande école de commerce américaine.
Il présente notamment sa candidature à la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, où il est admis. Pourtant, il n’y effectuera jamais son MBA.
Il explique avoir constaté que ses excellents résultats académiques ne suscitaient pas autant de propositions d’emploi que ceux de ses camarades français.
Le directeur des études de l’École des Mines, M. Frade, lui conseille alors de se tourner vers les entreprises anglo-saxonnes, dont les pratiques de recrutement lui paraissent davantage ouvertes aux profils internationaux.
Tidjane Thiam découvre ainsi McKinsey, un cabinet de conseil en stratégie qu’il ne connaissait pas auparavant. L’entreprise américaine lui propose un poste à Paris. Il renonce à son projet immédiat d’études à Wharton pour accepter cette offre en 1986 et obtient néanmoins un MBA à l’INSEAD en 1988.
Chez McKinsey, il se familiarise progressivement avec les problématiques de stratégie, d’industrie, de banque et d’assurance. Il participe notamment à des missions dans les services financiers et à des opérations de restructuration.
En 1989, il interrompt temporairement cette expérience pour intégrer le prestigieux Young Professionals Program de la Banque mondiale, à Washington.
Son passage dans l’institution ne dure qu’une année. Les procédures administratives et le fonctionnement de la Banque mondiale ne correspondent pas à l’environnement professionnel qu’il recherche. Il exprime une appréciation particulièrement critique de la bureaucratie de l’institution et de certaines de ses pratiques à l’égard des pays en développement.
Il retrouve donc McKinsey en 1990, où il poursuit son ascension jusqu’à son retour en Côte d’Ivoire quatre ans plus tard.
Goldman Sachs ou la Côte d’Ivoire, le choix de 1994
En 1994, la carrière internationale de Tidjane Thiam semble appelée à prendre une nouvelle dimension.
Goldman Sachs lui propose de rejoindre ses équipes à Londres. Une perspective d’autant plus intéressante qu’il a développé chez McKinsey une expertise dans les services financiers.
Mais la disparition de Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993, a ouvert une nouvelle période politique en Côte d’Ivoire.
Un soir, alors qu’il rentre du cinéma avec son épouse, Tidjane Thiam découvre sur son répondeur un message l’invitant à rappeler un conseiller du nouveau président, Henri Konan Bédié.
Le chef de l’État souhaite lui confier la direction du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), l’institution chargée notamment d’accompagner la réalisation des grands projets d’infrastructures du pays.
L’offre arrive dans un contexte économique particulièrement difficile. En janvier 1994, le franc CFA vient d’être dévalué de 50 %, provoquant d’importants ajustements économiques et sociaux.
Tidjane Thiam renonce à Goldman Sachs et choisit Abidjan.
À 31 ans, il prend la tête du BNETD et se retrouve au centre des négociations concernant les tarifs publics, les privatisations, les infrastructures énergétiques et les relations avec les partenaires financiers internationaux.
Il décrira plus tard l’ampleur des arbitrages auxquels il est confronté. Les demandes de financement reçues par son administration représentent parfois plusieurs dizaines de fois les ressources disponibles.
En 1998, Henri Konan Bédié le nomme ministre du Plan et du Développement.
La carrière du jeune technocrate prend alors une orientation politique, avant d’être brutalement interrompue.
Le 24 décembre 1999, alors que Tidjane Thiam se trouve aux États-Unis, des militaires renversent Henri Konan Bédié.
Malgré les risques, il décide de rentrer en Côte d’Ivoire. Dans un entretien accordé à Bloomberg en 2025, il confiera avoir rédigé son testament avant ce retour, ne sachant pas s’il serait arrêté ou tué.
Placé sous surveillance après le coup d’État, il finit par quitter le pays en 2000 et retrouve McKinsey, cette fois comme associé.
Le poste qu’il avait accepté en renonçant à Goldman Sachs lui aura permis de participer à la conduite de la politique économique ivoirienne pendant près de six ans. Il lui aura également fait connaître une expérience directe de la fragilité du pouvoir politique.
Londres, Prudential et l’OPA à 35,5 milliards de dollars
Après son retour chez McKinsey, Tidjane Thiam est approché en 2002 par Aviva, l’un des principaux assureurs britanniques.
Il rejoint le groupe à Londres, attiré notamment par la perspective de travailler avec son directeur général, Richard Harvey.
En 2007, Mark Tucker le recrute chez Prudential comme directeur financier. Deux ans plus tard, il en devient directeur général.
Sa nomination constitue un événement dans les milieux financiers britanniques. Tidjane Thiam devient le premier dirigeant noir d’une entreprise appartenant au FTSE 100, indice regroupant les principales sociétés cotées à Londres.
Quelques mois seulement après son arrivée à la tête de Prudential, il engage une opération particulièrement ambitieuse.
En mars 2010, Prudential annonce un accord pour acquérir AIA, les activités asiatiques de l’assureur américain AIG, pour 35,5 milliards de dollars.
L’objectif est de transformer radicalement la dimension du groupe britannique en renforçant sa présence sur les marchés asiatiques, où l’augmentation des revenus et l’émergence d’une classe moyenne créent une forte demande d’assurance.
Mais le projet rencontre une résistance considérable parmi les actionnaires de Prudential, qui contestent notamment son prix et son financement. L’acquisition est finalement abandonnée.
L’épisode laisse une trace profonde chez Tidjane Thiam.
Dans un portrait publié par Afrique Magazine, le journaliste Zyad Limam rapporte une phrase attribuée à l’un des actionnaires de Prudential, qu’un journaliste aurait ensuite communiquée au dirigeant ivoirien.
« Mais pour qui se prend ce nègre, qui pense qu’on va lui laisser faire une OPA de 35 milliards de dollars ? »
La violence de cette remarque raciste donne une autre dimension aux tensions entourant l’opération. Elle ne permet cependant pas de réduire toutes les oppositions à l’acquisition à des considérations raciales, les critiques financières des investisseurs étant également documentées.
L’affaire aura aussi des conséquences réglementaires. En 2013, le superviseur financier britannique inflige une sanction à Prudential et adresse un blâme public à Tidjane Thiam pour des manquements dans l’information du régulateur.
Le dirigeant poursuit néanmoins sa stratégie de développement, en particulier en Asie. Lorsqu’il annonce son départ en 2015, la capitalisation boursière de Prudential a approximativement triplé depuis sa prise de fonction en 2009.
La tentative de rachat d’AIA demeure l’un des épisodes les plus commentés de sa carrière, associant ambition industrielle, confrontation avec les actionnaires, controverse réglementaire et expérience personnelle de la discrimination.
Credit Suisse, la reconnaissance et la rupture
En mars 2015, Tidjane Thiam est choisi pour prendre la direction de Credit Suisse, l’une des banques les plus prestigieuses de la place financière suisse.
Il n’a jamais dirigé de banque auparavant, même si ses années chez McKinsey lui ont permis de travailler sur plusieurs dossiers majeurs du secteur.
À Zurich, il engage une transformation destinée à réduire les activités de marché les plus consommatrices de capitaux et à renforcer la gestion de fortune.
Cette stratégie lui vaut d’être désigné banquier de l’année 2018 par le magazine Euromoney.
Mais ses années suisses sont également marquées par des tensions internes et des accusations de discrimination.
Dans ses mémoires, Tidjane Thiam revient sur les difficultés rencontrées dans un environnement financier qu’il décrit comme profondément marqué par ses traditions et ses réseaux historiques.
Son mandat prend fin en février 2020, dans le prolongement d’un scandale de surveillance impliquant notamment un ancien cadre dirigeant de Credit Suisse, Iqbal Khan.
Thiam affirme ne pas avoir eu connaissance de ces opérations. L’enquête interne de la banque avait également conclu qu’il n’en avait pas été informé.
Sa démission n’éteint toutefois pas les controverses sur la gouvernance de l’établissement. En 2021, le régulateur suisse FINMA identifie de graves manquements dans la manière dont les opérations de surveillance ont été organisées.
La disparition de Credit Suisse comme établissement indépendant, après son rachat en urgence par UBS en mars 2023, contribue ensuite à relancer les interrogations sur les décisions prises par ses dirigeants successifs.
Le récit que Tidjane Thiam livre de cette période a fait l’objet d’appréciations contrastées. Dans sa recension de Without Prejudice, le Financial Times relève notamment le caractère défensif de certains passages consacrés à Credit Suisse, par comparaison avec les chapitres plus personnels et économiques du livre.
Les épreuves personnelles derrière les responsabilités
Le parcours raconté par Tidjane Thiam ne se résume pas à une succession de responsabilités professionnelles.
Il est également traversé par des expériences personnelles qui influencent sa conception de la famille, de l’éducation et de la réussite.
En septembre 2025, dans un entretien accordé à Bloomberg à l’occasion de la sortie de ses mémoires en anglais, il évoque notamment la promesse faite à lui-même après le coup d’État de 1999 de ne plus exposer sa vie à un danger comparable avant que ses enfants puissent subvenir à leurs propres besoins.
Il fait également part de sa fierté après l’obtention, quelques mois auparavant, d’un diplôme de Stanford Law School par son fils.
À travers ces confidences apparaît une dimension moins connue d’un dirigeant dont la carrière l’a longtemps conduit à partager son temps entre plusieurs continents et des responsabilités particulièrement exigeantes.
L’Afrique, la politique et le sens d’un retour

Après son départ de Credit Suisse, Tidjane Thiam demeure actif dans les milieux économiques internationaux.
Il participe notamment aux initiatives de mobilisation de ressources financières pour l’Afrique pendant la pandémie de Covid-19 et prend la présidence de Rwanda Finance, structure chargée de promouvoir le développement de Kigali comme centre financier international.
En décembre 2023, il revient au premier plan de la politique ivoirienne en devenant président du PDCI-RDA, formation historique fondée par Félix Houphouët-Boigny.
Sa trajectoire politique rencontre cependant un obstacle majeur en 2025, lorsqu’un litige judiciaire relatif à sa nationalité conduit à sa radiation de la liste électorale et l’empêche de participer à l’élection présidentielle d’octobre.
Dans Par-delà l’Afrique et le monde, la réflexion sur l’avenir du continent occupe une place importante. L’ancien dirigeant défend notamment l’éducation, l’investissement, l’industrialisation et le développement des capacités économiques africaines.
Le titre de l’entretien diffusé par les éditions Max Milo à l’occasion de la publication française, « L’Afrique de Papa, c’est fini », traduit cette volonté affichée de regarder les transformations du continent à travers les mutations de ses élites et de ses institutions.
L’intérêt des mémoires de Tidjane Thiam tient précisément à la diversité des univers qu’il a fréquentés. Celui qui a connu l’arrestation de son père sous Houphouët-Boigny a ensuite participé aux politiques économiques du gouvernement Bédié, dirigé deux groupes financiers internationaux et retrouvé, plusieurs décennies plus tard, le premier plan de la politique ivoirienne.
Ses choix professionnels donnent également au récit une dimension particulière. En renonçant à Wharton pour commencer chez McKinsey, puis à Goldman Sachs pour retourner en Côte d’Ivoire, Tidjane Thiam a emprunté des trajectoires éloignées de celles qu’il avait initialement envisagées.
Le livre constitue ainsi autant un témoignage sur les mécanismes du pouvoir qu’un récit de carrière. Il livre la perspective personnelle de son auteur sur des événements dont plusieurs continuent de susciter des interprétations différentes, qu’il s’agisse de l’histoire politique ivoirienne, de l’échec de l’acquisition d’AIA ou de sa direction de Credit Suisse.
Derrière les grandes institutions et les opérations financières, c’est aussi le rôle des choix individuels, des rencontres et des circonstances historiques dans la construction d’une carrière que ces mémoires donnent à voir.
