Nigeria : au moins 24 États approuvent la réforme constitutionnelle ouvrant la voie aux polices locales
La réforme de la sécurité nigériane franchit un seuil décisif. Le groupe de travail présidentiel a annoncé, le 23 octobre, que 24 des 36 assemblées d’État avaient approuvé la modification constitutionnelle permettant la coexistence de forces de police fédérales et locales. La promulgation et les textes d’application restent toutefois à venir.

Le président Bola Tinubu et son chef de cabinet, Femi Gbajabiamila, au cœur du processus politique visant à instaurer un système de police à deux niveaux au Nigeria.
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Un verrou constitutionnel franchi, pas une réforme achevée
Au Nigeria, la perspective de créer des services de police relevant des États fédérés vient de franchir une étape institutionnelle attendue depuis des années. Vendredi 23 octobre 2026, Femi Gbajabiamila, chef de cabinet du président Bola Tinubu et président du groupe de travail sur la réforme policière, a annoncé que 24 assemblées législatives d’État avaient donné leur accord au projet de sixième modification de la Constitution. Ce nombre correspond aux deux tiers des 36 États de la fédération, seuil requis par l’article 9 de la Constitution pour qu’une modification puisse poursuivre son parcours.
L’annonce ne signifie pas que des polices d’État sont déjà opérationnelles. Le texte constitutionnel doit revenir à l’Assemblée nationale, puis être transmis au président pour assentiment. Parallèlement, le projet de loi destiné à organiser concrètement le futur système est encore examiné et validé sur le plan juridique au ministère fédéral de la Justice. Le groupe de travail prévoit de recevoir cette version au plus tard le 30 octobre, avant de la soumettre à de nouveaux arbitrages. Il reste donc plusieurs actes juridiques et administratifs à accomplir avant qu’un État puisse recruter et déployer sa propre force.
La chronologie importe. Les deux chambres fédérales avaient déjà approuvé le principe d’une modification constitutionnelle et transmis le texte aux législatures des États en septembre. Le vote des assemblées locales est une étape distincte de l’adoption des lois d’organisation, du financement des services et de la mise en place des mécanismes de contrôle. Présenter la réforme comme définitivement entrée en vigueur confondrait ces différents niveaux de décision.
Pourquoi Abuja veut changer le modèle de sécurité

Le système actuel repose principalement sur la Nigeria Police Force, une institution fédérale chargée de la sécurité sur un territoire immense et très contrasté. Les défenseurs d’une décentralisation estiment qu’une force implantée et dirigée au niveau d’un État pourrait mieux connaître les réseaux criminels, travailler avec les communautés et intervenir plus rapidement. Les enlèvements, le banditisme armé, les violences communautaires et l’insécurité sur certaines routes alimentent depuis longtemps ce débat.
Le projet de système dual vise à conserver une police fédérale tout en autorisant la création de services locaux dans un cadre constitutionnel et législatif défini. Cette architecture ne doit pas être confondue avec un transfert automatique de toutes les compétences sécuritaires aux gouverneurs. Les missions relevant de l’intérêt national, les règles de coordination entre administrations et les garanties de professionnalisme devront être précisées par les futurs textes et par leurs modalités d’application.
La question financière sera centrale. Construire une force ne consiste pas seulement à embaucher des agents : il faut former les personnels, établir une chaîne de commandement, assurer le paiement régulier des salaires, fournir des équipements et mettre en place des systèmes de contrôle indépendants. Or les ressources des États nigérians diffèrent fortement. Sans règles communes et sans capacité budgétaire durable, la décentralisation pourrait produire des niveaux de protection très inégaux selon les territoires.
Des garanties démocratiques encore à préciser
Les partisans de la réforme invoquent l’efficacité opérationnelle et une meilleure responsabilité devant les populations locales. Ses critiques soulignent cependant le risque de voir des responsables politiques utiliser une force placée sous leur autorité contre des opposants, des journalistes ou des groupes minoritaires. Ce débat dépasse le seul partage des compétences : il concerne les procédures de recrutement, la discipline, la traçabilité des interventions, le traitement des plaintes et la possibilité d’enquêtes indépendantes.
Un dispositif crédible devra notamment clarifier les conditions d’habilitation des forces d’État, les normes nationales de formation, les mécanismes de surveillance et les règles d’intervention lorsqu’un conflit oppose autorités fédérales et locales. Les responsables de la réforme évoquent une transition progressive. La police fédérale continuerait d’assurer ses missions dans les États où aucune force locale n’aurait encore été légalement constituée et certifiée opérationnelle.
La précision du décompte des votes appelle elle aussi une prudence journalistique. Le groupe présidentiel a officiellement communiqué sur 24 assemblées, tandis qu’un recensement publié le même jour par TheCable évoque 25 États favorables. Cette divergence ne remet pas en cause le franchissement du seuil constitutionnel, mais elle rappelle que le suivi des résolutions doit reposer sur les actes transmis et consolidés par les institutions compétentes.
La prochaine étape sera celle de la mise en œuvre
Le calendrier immédiat est désormais politique autant que juridique. La validation de la modification constitutionnelle, le vote de la loi d’organisation et la définition des standards opérationnels détermineront la portée réelle de la réforme. Le gouvernement devra ensuite convaincre les États de mobiliser des moyens et de respecter des obligations communes de transparence et de contrôle.
À ce stade, le Nigeria n’a pas encore remplacé sa police fédérale par un ensemble de polices régionales. Il a atteint, selon le groupe présidentiel, le nombre d’approbations locales nécessaire pour avancer vers une transformation de son architecture sécuritaire. L’enjeu des prochains mois sera de vérifier si cette percée parlementaire débouche sur un système plus efficace sans fragiliser les libertés publiques ni multiplier les centres de pouvoir armés.
Une autre question sera celle du partage des informations entre les services. Les enquêtes criminelles peuvent traverser plusieurs États et impliquer des réseaux nationaux. Sans bases de données interopérables, protocoles d’assistance mutuelle et procédures communes de conservation des preuves, une multiplication des forces risquerait de compliquer certaines investigations. Le succès de la réforme dépendra donc aussi de la coopération quotidienne entre administrations, au-delà des annonces institutionnelles et de la répartition formelle des compétences.
