Chargement des indices boursiers africains...
Nom de votre média

Sénégal : Entre huées et rappel à l’ordre, Al Aminou Lô réussit son grand oral et rassure sur l’accord avec le FMI

Il aura fallu quelques minutes de tension avant que la Déclaration de politique générale du d’Ahmadou Al Aminou Lô ne prenne son véritable envol. Attendu depuis plusieurs semaines, le premier grand oral du Premier ministre devant l’Assemblée nationale s’est finalement transformé, ce mardi 8 septembre 2026, en une démonstration de maîtrise du dossier économique et d’assurance politique. Entre huées dans les tribunes, rappel à l’ordre d’Ousmane Sonko, constat sans concession sur l’état des finances publiques et explications très attendues sur l’accord conclu avec le Fonds monétaire international (FMI), le chef du gouvernement a tenté de convaincre une Assemblée nationale particulièrement attentive

Par Thomas Biakpa
Publié le 8 septembre 2026
Lecture : 9 min
Sénégal : Entre huées et rappel à l’ordre, Al Aminou Lô réussit son grand oral et rassure sur l’accord avec le FMI

Hué avant sa prise de parole à l’hémicycle, le Premier ministre sénégalais a su retourner la salle et rassurer sur l’accord avec le FMI/ laviesengalaise.com

Publicité

Format Pavé

300 x 250 px

Nommé Premier ministre le 25 mai dernier, Ahmadou Al Aminou Lô était particulièrement attendu au tournant. Technocrate de formation, ancien cadre de la BCEAO et ancien ministre d’État chargé du suivi de l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 », il devait, pour la première fois, exposer devant les députés les grandes lignes de son action gouvernementale. La séance, initialement annoncée pour le 1er septembre, avait été reportée avant d’être finalement fixée au 8 septembre.

Une entrée en matière sous tension

Le décor était planté avant même que le Premier ministre ne commence son discours. Alors qu’Ahmadou Al Aminou Lô se dirigeait vers le pupitre, des huées ont retenti depuis les tribunes du public. L’incident, bref mais symbolique, a immédiatement donné le ton d’une séance placée sous haute tension.

Présidant les travaux, Ousmane Sonko est intervenu pour rappeler fermement le règlement de l’Assemblée nationale. Le président de l’institution a averti que toute manifestation bruyante d’approbation ou de désapprobation pouvait entraîner l’expulsion de son auteur. Le calme revenu, le Premier ministre a pu commencer son intervention.

Cette séquence aura finalement davantage ressemblé à un avertissement qu’à un véritable incident. Une fois installé au pupitre, Al Aminou Lô a rapidement repris la main, déroulant pendant plusieurs heures les principaux axes de sa politique.

Sénégal 2050 : le choix assumé de la continuité

Le Premier ministre a d’abord voulu lever toute ambiguïté sur l’orientation de son gouvernement. Pas de rupture avec les grandes orientations déjà définies par l’exécutif. Sa feuille de route s’inscrit résolument dans le référentiel « Sénégal 2050 ».

Ce choix est loin d’être anodin dans le contexte politique actuel. Alors que des interrogations persistent sur les relations entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, Al Aminou Lô a affiché une volonté de continuité et de cohérence de l’action gouvernementale.

Il a également rendu hommage à son prédécesseur, avec lequel il avait travaillé au sein du gouvernement, rappelant notamment le rôle qu’il avait joué comme secrétaire général du gouvernement. Dans un passage particulièrement politique de son intervention, il a assuré qu’il demeurait avant tout « dévoué au peuple sénégalais et aux intérêts du peuple sénégalais ».

Un diagnostic économique sans fard

Sur le front économique, le Premier ministre n’a pas cherché à maquiller la réalité. Au contraire, il a utilisé une expression particulièrement forte : « Nous sommes en ajustement structurel. »

Al Aminou Lô a ainsi reconnu l’ampleur des difficultés auxquelles le Sénégal est confronté. Il a notamment évoqué une croissance ramenée à 2,5 %, des taux d’intérêt pouvant atteindre des niveaux très élevés sur les financements à court terme et l’arrêt ou la suspension de plusieurs projets publics en raison des contraintes budgétaires.

À cette situation financière s’ajoute un défi social majeur. Selon les chiffres avancés par le chef du gouvernement, près de huit millions de Sénégalais seraient aujourd’hui en situation de vulnérabilité. Cette donnée a servi de fil conducteur à plusieurs des mesures annoncées au cours de la DPG.

FMI : Al Aminou Lô veut rassurer et clarifier

L’accord entre l’État sénégalais et le FMI était au centre du grand oral du PM Ahmadou Al Aminou à l’Assemblée nationale/ RFI

Mais c’est sans doute sur le dossier du FMI que le Premier ministre était le plus attendu. Alors que le nouvel accord conclu avec l’institution de Bretton Woods suscite depuis plusieurs semaines interrogations et inquiétudes dans l’opinion, Ahmadou Al Aminou Lô a entrepris d’en expliquer les contours aux députés, avec un objectif évident : rassurer.

Pour le chef du gouvernement, le programme repose essentiellement sur quatre piliers à savoir, restaurer la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette, réduire les vulnérabilités budgétaires et extérieures, renforcer les dépenses sociales en faveur des populations les plus fragiles et favoriser une croissance durable portée par le secteur privé.

Al Aminou Lô a surtout voulu déconstruire l’idée selon laquelle le nouvel accord imposerait au Sénégal des mesures étrangères à sa propre politique économique. Selon lui, les engagements pris dans le cadre du programme du FMI sont cohérents avec les orientations déjà contenues dans l’Agenda national « Sénégal 2050 ».

Autrement dit, le gouvernement entend présenter cet accord non pas comme une tutelle extérieure, mais comme un instrument destiné à accompagner le redressement des finances publiques tout en protégeant les couches les plus vulnérables.

Le Premier ministre a également insisté sur l’évolution de la doctrine du FMI. L’institution, selon son analyse, accorde désormais une place beaucoup plus importante à la protection sociale, tirant les leçons des programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, dont les conséquences sociales avaient été particulièrement lourdes dans plusieurs pays africains.

Dette : « traitement » ne signifie pas « restructuration »

Autre point particulièrement sensible : la dette publique. Face aux nombreuses spéculations sur une éventuelle restructuration de la dette sénégalaise, Ahmadou Al Aminou Lô a tenu à apporter une clarification sémantique, mais surtout politique.

Le chef du gouvernement a distingué le « traitement » de la dette de sa « restructuration ». Selon lui, le premier terme est utilisé dans les discussions internationales, notamment dans le cadre du G20 et du Club de Paris, et ne signifie pas nécessairement que le Sénégal s’engage dans une restructuration classique de sa dette.

Cette mise au point intervient alors que le Sénégal cherche à restaurer sa crédibilité financière et à retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Le gouvernement entend ainsi éviter que le débat sur la dette ne soit réduit à la seule perspective d’une restructuration.

Les subventions énergétiques au cœur de la réforme

Autre annonce majeure, la réforme progressive des subventions à l’électricité et au carburant. Al Aminou Lô a révélé que le Sénégal consacre environ 800 milliards de FCFA par an aux subventions énergétiques et que quelque 600 milliards de FCFA bénéficieraient, selon les chiffres présentés par le gouvernement, aux 20 % des ménages les plus aisés.

Pour le Premier ministre, cette situation est devenue difficilement défendable dans un pays où près de huit millions de personnes sont considérées comme vulnérables. Le gouvernement entend donc réduire progressivement les subventions, selon une approche qu’il veut « graduelle, prévisible et différenciée », afin de réorienter les économies réalisées vers les populations les plus fragiles. La réforme devra passer par une loi de finances rectificative soumise à l’Assemblée nationale.

Une réforme sensible, qui pourrait toutefois devenir l’un des tests les plus importants de la capacité du gouvernement à concilier redressement budgétaire et acceptabilité sociale.

GTA, électricité et souveraineté énergétique

Le dossier du gaz à la frontière avec la Mauritanie a également été abordé/ Forbes Afrique

Dans le même registre, le Premier ministre a abordé le dossier du gaz naturel liquéfié provenant du champ Grande Tortue Ahmeyim (GTA), partagé entre le Sénégal et la Mauritanie. Al Aminou Lô a demandé le soutien des députés afin que le Sénégal puisse obtenir le gaz à un prix permettant de réduire les coûts de production de l’électricité. Il a également dénoncé les lenteurs qu’il attribue au groupe BP dans la mise à disposition du gaz et appelé Dakar et Nouakchott à faire front commun.

Pour le chef du gouvernement, la question dépasse la seule problématique du prix de l’électricité, elle relève désormais de la souveraineté énergétique du Sénégal.

Une sortie contre la xénophobie

Le Premier ministre sénégalais Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô a tenu son discours de politique général mardi 8 septembre devant l’Assemblée nationale/ Primature du Sénégal

La DPG ne s’est toutefois pas limitée aux questions économiques. Ahmadou Al Aminou Lô a également condamné la montée des discours xénophobes visant les étrangers vivant au Sénégal. Il a appelé à mettre fin à ces discours, rappelant la tradition d’ouverture et d’hospitalité du pays.

Dans le même temps, il a défendu le principe d’un contrôle plus rigoureux des conditions de séjour des étrangers. Le gouvernement entend notamment renforcer les dispositifs électroniques aux frontières, afin de mieux contrôler les entrées et les durées de séjour.

Sonko-Diomaye : une confidence politique inattendue

L’un des moments les plus personnels de cette longue intervention est intervenu lorsque le Premier ministre a évoqué les relations entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Al Aminou Lô a affirmé avoir été témoin, depuis les premiers jours, des différentes étapes de cette relation et avoir lui-même œuvré pour préserver l’unité entre les deux hommes.
Une confidence qui prend une dimension particulière alors que les rapports entre le président de la République et le président de l’Assemblée nationale font l’objet d’une attention politique soutenue.

Un pari de crédibilité plutôt qu’un simple exercice institutionnel

Au terme de plusieurs heures d’intervention, Ahmadou Al Aminou Lô aura donc réussi à transformer une séance qui avait commencé dans la tension en un exercice de clarification.
Les huées du début, suivies du rappel à l’ordre d’Ousmane Sonko, auraient pu donner à cette DPG les allures d’un bras de fer politique. Il n’en a finalement rien été. Le Premier ministre a choisi de répondre sur le terrain des chiffres, des réformes et de la trajectoire économique.

Surtout, il a cherché à répondre à l’une des principales interrogations qui entourent actuellement l’action du gouvernement : comment redresser les finances publiques sans faire porter l’essentiel du poids de l’ajustement sur les populations les plus fragiles ?

Sur le FMI, sa réponse se veut rassurante. Le nouvel accord doit accompagner le redressement économique tout en protégeant les plus vulnérables et, selon lui, ses contreparties restent compatibles avec les ambitions de « Sénégal 2050 ».

Reste désormais le plus difficile, c’est à dire, transformer les annonces de la DPG en décisions concrètes. Car au-delà de la performance oratoire du Premier ministre, c’est sur le terrain du pouvoir d’achat, de l’électricité, de l’emploi, de la dette et des conditions de vie que les Sénégalais jugeront véritablement son action.