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Koné Dossongui, de l’agronomie à la construction d’un empire panafricain

Il est de ces hommes d’affaires dont les entreprises sont davantage connues que le visage. À 76 ans, Bernard Koné Dossongui demeure l’une des figures les plus influentes, mais aussi les plus discrètes, du capitalisme ivoirien. En octobre 2026, un entretien vidéo exceptionnel accordé à Forbes Afrique l’a replacé au centre de l’actualité économique. Le fondateur d’Atlantic Group y revient sur son parcours, sa conception du risque, les qualités nécessaires pour entreprendre et les perspectives de développement du continent. Une prise de parole rare pour un entrepreneur dont la carrière s’étend sur près d’un demi-siècle. De l’agriculture à la finance, des télécommunications à l’industrie, son itinéraire raconte aussi une partie de l’histoire économique contemporaine de la Côte d’Ivoire. Celle d’un pays qui a progressivement vu émerger de grands groupes privés capables d’investir au-delà de ses frontières.

Par la Rédaction
Publié le 28 octobre 2026
Lecture : 8 min
Koné Dossongui, de l’agronomie à la construction d’un empire panafricain

Bernard Koné Dossongui (à droite), fondateur d’Atlantic Group, célébré lors d’une cérémonie officielle marquant la force et le rayonnement de son empire panafricain.

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Un brillant parcours universitaire ancré dans l’agronomie

Né en 1950 à Gbon, dans le nord de la Côte d’Ivoire, au sein d’une famille de paysans, Koné Dossongui grandit dans un environnement où l’agriculture occupe une place centrale. Très tôt, il se distingue par ses aptitudes scolaires.

Après un baccalauréat en mathématiques obtenu avec mention, il intègre l’École nationale supérieure d’agronomie (ENSA), alors rattachée à l’Institut national supérieur de l’enseignement technique (INSET), dont les établissements seront intégrés en 1996 à l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny. Il en sort ingénieur agronome et major de sa promotion.

Il poursuit ensuite sa formation en France, où il obtient un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en agroéconomie à l’Institut national agronomique de Paris. Il complète ce cursus par une formation en gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Paris, associé à l’université de la Sorbonne.

Cette double compétence, technique et managériale, marquera durablement son parcours. Elle lui permettra d’aborder les activités agricoles non seulement sous l’angle de la production, mais également sous ceux de l’organisation industrielle, du financement et de la rentabilité.

De la haute administration à la direction de Palmindustrie

À son retour en Côte d’Ivoire, Koné Dossongui entame une carrière dans l’administration publique, à une époque où l’agriculture constitue le principal moteur de la croissance nationale.

Il occupe plusieurs responsabilités, notamment celles de directeur régional de l’Agriculture et de la Soderiz, de directeur d’un projet rizicole financé par la Banque mondiale, de directeur général du Bureau d’études techniques des projets agricoles (BETPA), puis de directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture, Denis Bra Kanon.

Ces fonctions le placent au cœur des politiques agricoles du président Félix Houphouët-Boigny, caractérisées par d’importants investissements publics dans les filières du palmier à huile, du coton, du sucre, du riz et de l’hévéa.

Un tournant majeur intervient lorsqu’il prend, à seulement 31 ans, la direction de Palmindustrie, l’un des fleurons agro-industriels ivoiriens. L’entreprise compte alors quelque 17 000 employés et s’appuie sur de vastes plantations industrielles et villageoises. Sous sa direction, elle renforce notamment ses capacités de transformation grâce au développement d’unités d’extraction d’huile de palme.

Cette expérience à la tête d’une grande entreprise publique lui permet de maîtriser les problématiques industrielles, les chaînes d’approvisionnement, la gestion de milliers de salariés et la commercialisation des productions agricoles.

Il exerce également des responsabilités au sein de la Direction centrale des grands travaux (DCGTx), qui deviendra le Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD).

Sa carrière publique connaîtra un prolongement politique sous la présidence d’Henri Konan Bédié. En août 1998, il entre au gouvernement de Daniel Kablan Duncan comme ministre de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle, une fonction qu’il occupe jusqu’à la chute du régime en décembre 1999. Il exercera également des responsabilités parlementaires, notamment au sein des institutions de l’UEMOA.

Les premiers investissements d’un entrepreneur

Son passage vers le secteur privé s’accélère à la fin des années 1980, dans un contexte de transformations économiques et de réorganisation du secteur public ivoirien.

Koné Dossongui commence par un domaine qu’il maîtrise particulièrement bien, l’agriculture. Il s’intéresse à la production d’huiles essentielles destinées notamment à la parfumerie, à l’industrie agroalimentaire et à la pharmacie.

En 1989, avec l’appui déterminant de Serge Guetta, un proche qui l’accompagne dans le montage de ses premiers financements, il obtient un prêt de 1,4 milliard de FCFA auprès de la Société financière internationale (SFI). Ce financement contribue au développement de plantations d’agrumes et d’unités industrielles d’extraction à travers Plantivoire.

Son activité s’étend ensuite à la boulangerie industrielle et à la distribution, notamment avec le réseau Centrages, développé autour d’un modèle de boulangeries franchisées.

Ces premières expériences révèlent une constante dans sa manière d’entreprendre : rechercher des activités présentant un potentiel industriel ou commercial, puis construire autour d’elles des organisations capables de prendre de l’ampleur.

La banque, point de départ d’une expansion régionale

Bernard Koné Dossongui, le discret et influent président-fondateur d’Atlantic Group, qui a bâti en quatre décennies un empire diversifié allant de l’agro-industrie à la finance panafricaine.

Si l’agriculture constitue son premier terrain d’expertise, la banque devient progressivement le principal levier de son développement.

Dès 1978, il s’intéresse au Crédit industriel et commercial (CIC), alors engagé dans un mouvement de désengagement de Côte d’Ivoire. Entré initialement à hauteur de 1 % dans son capital, il parvient à mobiliser d’autres investisseurs ivoiriens autour de l’établissement, dont l’évolution conduira à la création de Banque Atlantique.

Cette expérience constitue le socle de ce qui deviendra l’un des groupes financiers privés les plus importants d’Afrique francophone.

À partir des années 2000, Koné Dossongui accélère son expansion dans l’espace ouest-africain. Atlantic Financial Group est constitué en 2005 pour structurer les participations bancaires du groupe. Parallèlement, l’entrepreneur investit dans l’assurance, notamment à travers la reprise et la restructuration de compagnies en difficulté.

Il s’intéresse également aux télécommunications. En 2002, il crée Atlantique Telecom, qui se développe à travers plusieurs marchés africains et exploite notamment la marque Moov. Ce développement lui permet de prendre part à l’expansion rapide de la téléphonie mobile sur le continent, avant son désengagement progressif du secteur.

Les années suivantes sont marquées par des décisions importantes. À partir de 2012, il cède progressivement la majorité de ses participations dans le partenariat bancaire constitué avec la Banque centrale populaire du Maroc. Toutefois, il conserve des intérêts financiers et poursuit le développement d’AFG Holding.

En Côte d’Ivoire, le groupe réalise un retour remarqué en 2023 avec l’accord portant sur la reprise des activités de la Banque populaire de Côte d’Ivoire. L’opération illustre sa stratégie de développement par acquisitions et restructurations.

Des revers qui ont aussi façonné le groupe

Cette trajectoire n’a cependant pas été linéaire. Certaines opérations ont entraîné des pertes importantes et des réorientations stratégiques.

L’une des expériences les plus difficiles demeure celle d’Air Ivoire. Actionnaire majoritaire de la compagnie, Koné Dossongui avait engagé un ambitieux programme d’investissement pour soutenir son développement. Mais les difficultés financières, les problèmes de gestion et les conséquences de la crise politique ivoirienne conduisent à l’arrêt de ses activités puis à sa liquidation.

Ses opérations de croissance dans les secteurs bancaire et des télécommunications ont également été accompagnées de différends commerciaux, de contentieux et de controverses réglementaires.

Le parcours de l’entrepreneur illustre ainsi les risques de la diversification rapide et la complexité de la conduite des affaires dans plusieurs environnements économiques et réglementaires.

Il se distingue néanmoins par sa capacité à revenir sur certains choix, à céder des participations et à redéployer ses capitaux vers de nouveaux secteurs.

Atlantic Group, un conglomérat tourné vers l’industrie

Au fil des décennies, Koné Dossongui a progressivement transformé Atlantic Group en un ensemble d’entreprises dont les activités dépassent largement les services financiers.

Le groupe est aujourd’hui présent dans la banque, l’assurance, la microfinance, l’agriculture, l’agro-industrie, le ciment, les mines et plusieurs autres activités industrielles.

Dans la transformation du cacao, Atlantic Cocoa Corporation a notamment développé des investissements à San Pedro, en Côte d’Ivoire, et à Kribi, au Cameroun. Dans le ciment, le groupe a investi dans des capacités de production à proximité d’Abidjan. Il s’est également positionné dans la minoterie au Bénin.

Ces choix répondent à une logique de valorisation industrielle des ressources et des marchés africains. Ils traduisent la volonté de diversifier les revenus du groupe tout en participant à la transformation locale et au développement d’activités productives.

Une nouvelle étape est franchie en décembre 2025 avec la finalisation de l’acquisition des intérêts du groupe canadien Barrick dans la mine d’or de Tongon, au nord de la Côte d’Ivoire. La transaction porte sur une contrepartie pouvant atteindre 305 millions de dollars, dont une partie dépend de conditions futures.

Cette entrée dans l’industrie aurifère marque un changement d’échelle. Elle positionne Atlantic Group sur un marché particulièrement capitalistique, exigeant d’importantes compétences techniques, financières et opérationnelles.

Une vision de l’entrepreneuriat fondée sur l’audace

Dans son récent entretien avec Forbes Afrique, Koné Dossongui insiste sur un principe qui résume une partie de sa philosophie entrepreneuriale : la capacité à agir malgré l’incertitude.

Il explique être prêt à s’engager dans un projet même lorsque ses chances initiales de réussite lui paraissent très limitées. À ses yeux, le travail, l’engagement et la mobilisation des compétences peuvent transformer une opportunité fragile en activité solide.

Cette conception du risque s’accompagne toutefois d’un discours sur l’intégrité, la loyauté, la modernisation des entreprises et la nécessité de s’entourer de collaborateurs compétents.

L’homme d’affaires considère également que l’Afrique offre encore de nombreuses possibilités d’investissement, à condition de dépasser certaines méthodes traditionnelles de gestion, de mieux maîtriser les coûts et de tirer parti des innovations technologiques.

Au-delà de ses activités économiques, il a créé en 2010 la Fondation Atlantic Group, engagée notamment dans l’éducation, la santé, l’inclusion financière et le développement des communautés rurales.

La création d’emplois, la formation des jeunes et le développement des compétences constituent ainsi des dimensions qu’il met régulièrement en avant pour expliquer la finalité de ses investissements.

Avec plusieurs décennies d’expérience, Koné Dossongui appartient à une génération d’entrepreneurs africains qui ont construit leurs groupes à partir d’activités nationales avant de se déployer à l’échelle régionale.

Son itinéraire, de l’ingénierie agronomique à la direction d’un conglomérat panafricain, montre comment une expertise technique initiale peut devenir le fondement d’une carrière entrepreneuriale multisectorielle. Mais il rappelle également que la construction de grands groupes repose autant sur la capacité à saisir des opportunités que sur celle de traverser les crises, de réorganiser les activités et d’inscrire les investissements dans le temps long.