Côte d’Ivoire : Le cacao prend la route du Ghana, Abidjan veut renforcer le verrouillage de la frontière
La fuite des fèves de cacao ivoiriennes vers le Ghana prend une ampleur préoccupante, notamment dans la région de l’Indénié-Djuablin. Pour endiguer ce phénomène, les autorités ivoiriennes comptent renforcer la surveillance des frontières en impliquant davantage les forces de l’ordre. Mais les inquiétudes liées aux prix d’achat et aux retards de paiement des producteurs restent sans réponse précise.

L’État ivoirien gagnerait à revaloriser le prix du cacao pour éviter les départs clandestins vers les pays voisins /AF
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La frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana est de nouveau au centre des préoccupations de la filière cacao. Dans l’est du pays, particulièrement dans le département d’Abengourou, des cargaisons de fèves quitteraient le territoire ivoirien pour rejoindre le marché ghanéen.
Une situation qui interpelle les autorités, alors que les producteurs expriment également leur mécontentement concernant leurs revenus et le règlement de certaines livraisons.
Le sujet a été abordé lors de la conférence de presse organisée, mercredi 14 octobre à l’issue du Conseil des ministres. Interrogé sur ces mouvements transfrontaliers, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a annoncé que le Conseil du Café-Cacao devrait se rapprocher des forces de l’ordre pour intensifier la lutte contre les sorties frauduleuses de cacao.
Des convois signalés en pleine nuit
Les informations présentées au gouvernement font état de mouvements importants de fèves vers le Ghana. Selon un journaliste ayant effectué une mission de terrain dans la région de l’Indénié-Djuablin, 28 camions transportant chacun environ sept tonnes de cacao auraient franchi la frontière au cours de la nuit du 12 au 13 octobre, entre 23 heures et 2 heures du matin.
Ces véhicules auraient été accompagnés de 95 motos, chacune chargée d’au moins cinq sacs de fèves. Le journaliste a également évoqué le passage présumé d’une soixantaine d’autres véhicules le jour de son intervention.
Si ces chiffres sont confirmés, ils témoigneraient de l’ampleur des mouvements signalés dans cette zone frontalière. Ils soulèvent surtout des interrogations sur la capacité des dispositifs de surveillance à empêcher le transfert des récoltes vers le pays voisin.
Au-delà du contrôle des frontières, cette situation met en lumière les différences économiques susceptibles d’influencer les choix des producteurs et des intermédiaires dans la commercialisation de leur cacao.
Le prix d’achat et les impayés au cœur du mécontentement
Pour certains planteurs, les ventes au Ghana seraient motivées par la recherche d’une meilleure rémunération. Le prix proposé en Côte d’Ivoire serait jugé insuffisant par certains producteurs, tandis que des retards de paiement viendraient accentuer leurs difficultés financières.
D’après les témoignages rapportés par le journaliste, des planteurs affirment détenir encore des reçus datant de novembre et décembre 2025, sans avoir perçu les sommes correspondant aux livraisons concernées.
Ces déclarations ont conduit à une double interpellation du gouvernement : d’une part, sur l’éventualité d’une révision du prix d’achat du cacao et, d’autre part, sur la nécessité d’examiner la gestion du stock résiduel évalué à 291 milliards de francs CFA, présenté comme ayant été financé par l’État ivoirien.
Le journaliste a notamment évoqué la possibilité d’un audit pour faire la lumière sur ce dossier.
Toutefois, ces préoccupations n’ont pas débouché sur des annonces concrètes concernant une éventuelle modification du prix ou l’ouverture d’un audit.
Amadou Coulibaly défend le modèle ivoirien
En réponse aux préoccupations soulevées, le porte-parole du gouvernement a d’abord contesté la formulation de la question, estimant qu’elle prenait ouvertement la défense des producteurs.
« Je ne sais pas si c’est une question ou bien un plaidoyer pour les producteurs, mais la question semble couvrir un parti pris à peine masqué », a-t-il déclaré.
Sur le fond, Amadou Coulibaly a défendu le système ivoirien de commercialisation du cacao, en mettant particulièrement l’accent sur le principe du prix garanti.
Selon lui, ce mécanisme permet aux planteurs de connaître à l’avance le montant auquel leur production sera achetée, sans subir directement les fluctuations des cours internationaux.
« Nous, ici, nous garantissons un prix aux producteurs, et le producteur sait que, quelles que soient les fluctuations à l’international, il est assuré que le prix qui a été fixé lui sera payé. Même quand le prix chute, le prix qui a été annoncé par le gouvernement est respecté », a-t-il expliqué.
Pour le ministre, ce système constitue une protection pour les producteurs ivoiriens face aux incertitudes du marché mondial.
Il a également opposé ce modèle au mécanisme de commercialisation appliqué au Ghana, qu’il a décrit comme étant relativement plus libéralisé. Selon lui, la coexistence de ces deux systèmes peut inciter certains acteurs à déplacer leurs cargaisons d’un pays à l’autre afin de tirer avantage des écarts de prix.
Une coopération ivoiro-ghanéenne évoquée

Le gouvernement reconnaît que la proximité entre les deux pays facilite les échanges transfrontaliers et peut favoriser les transferts de cacao lorsque les conditions de rémunération diffèrent.
Amadou Coulibaly a néanmoins rappelé que ces mouvements ne se produisaient pas systématiquement au détriment de la Côte d’Ivoire. Lorsque les prix ivoiriens étaient plus intéressants, a-t-il expliqué, des producteurs des pays voisins venaient également y vendre leurs fèves. Il a ajouté que des stocks avaient alors été saisis.
Pour limiter ces déplacements motivés par les différences de prix, la Côte d’Ivoire et le Ghana avaient par ailleurs engagé une démarche de rapprochement de leurs prix d’achat.
« Jusqu’à très récemment, avec le Ghana, nous nous accordions pour fixer nos prix ensemble, et c’étaient des prix plus ou moins voisins, justement pour répondre à cette préoccupation », a rappelé le porte-parole du gouvernement.
Cette coordination devait contribuer à réduire les incitations financières à déplacer les récoltes d’un territoire à l’autre. Toutefois, les déclarations du ministre laissent entendre que les écarts entre les conditions de commercialisation continuent de favoriser certains transferts.
Les forces de l’ordre appelées à intervenir davantage
Face à la situation signalée dans l’Indénié-Djuablin, le gouvernement entend miser davantage sur la surveillance des zones frontalières.
Amadou Coulibaly a appelé les forces de l’ordre à intensifier leurs efforts afin de mieux prévenir les sorties irrégulières de fèves. Il a notamment insisté sur la nécessité d’une présence plus soutenue sur le terrain.
« Il appartient donc aux forces de l’ordre de faire leur travail avec beaucoup plus d’assiduité », a-t-il affirmé.
Le porte-parole s’est également dit convaincu que le Conseil du Café-Cacao, informé de cette préoccupation, prendrait contact avec les services compétents pour renforcer le dispositif de lutte contre la fraude à la frontière ghanéenne.
Cette orientation place donc le contrôle des mouvements de marchandises au premier plan de la réponse gouvernementale. Reste à savoir quels moyens supplémentaires seront mobilisés et quelles dispositions concrètes permettront de limiter durablement les transferts clandestins.
Les attentes des producteurs toujours en suspens
Si le renforcement des contrôles constitue la principale réponse annoncée, plusieurs questions soulevées lors de la conférence de presse demeurent ouvertes.
Aucune révision du prix d’achat du cacao n’a été annoncée. Le gouvernement n’a pas non plus fait état d’un audit du stock résiduel estimé à 291 milliards de francs CFA, ni apporté de précisions sur les retards de paiement dénoncés par certains planteurs.
La réponse officielle s’est essentiellement concentrée sur la défense du système ivoirien de fixation des prix et sur la nécessité de lutter contre les mouvements frauduleux de cacao vers le Ghana.
Or, pour les producteurs concernés, le problème ne se limite pas à la surveillance des frontières. Il porte également sur le respect des engagements de paiement et sur les conditions économiques dans lesquelles ils peuvent commercialiser leurs récoltes.
La lutte contre la fraude pourrait ainsi difficilement être dissociée des difficultés exprimées par une partie des acteurs de la filière. Tant que les interrogations relatives aux impayés, à la rémunération des planteurs et à la gestion des stocks resteront sans réponse précise, les causes économiques de ces départs continueront d’alimenter le débat.
