Éducation : peut-on parler d’un modèle cap-verdien en Afrique ?
Avec 88,5 % d’adultes alphabétisés en 2024, une scolarisation primaire largement généralisée et la gratuité de l’enseignement public jusqu’à la fin du secondaire, le Cap-Vert affiche des résultats remarquables dans son environnement régional. Mais la qualité des apprentissages, les inégalités entre élèves et la transition vers l’emploi invitent à distinguer une réussite d’accès à l’éducation d’un modèle entièrement abouti.

Symbole d’une politique éducative ambitieuse, le Cap-Vert affiche un taux de couverture du préscolaire de 86,4 %, l’un des plus élevés d’Afrique de l’Ouest.
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REPÈRES
| 88,5 %
Adultes alphabétisés, 2024 | 86,4 %
Couverture préscolaire annoncée | 1re–12e
Scolarité publique sans frais de scolarité |
Un archipel qui a placé l’école au cœur de son développement
Peut-on considérer le Cap-Vert comme un modèle éducatif africain ? Pour cet archipel de l’Atlantique, qui compte un peu plus d’un demi-million d’habitants, la réponse dépend de ce que l’on cherche à mesurer. Sur le terrain de l’accès à l’école et de l’alphabétisation, ses résultats sont remarquables. Sur celui des acquis scolaires et de l’insertion professionnelle, le bilan est plus contrasté.
Depuis son indépendance en 1975, le pays a accordé une place centrale à l’éducation dans sa stratégie de développement. Faiblement doté en ressources naturelles et composé d’îles dispersées, il a progressivement investi dans la formation de sa population. Cette priorité s’est traduite par l’expansion du réseau scolaire, la progression de l’alphabétisation, le développement de l’enseignement secondaire et la création d’établissements d’enseignement supérieur.
Selon l’Institut national de la statistique, le taux d’alphabétisation des personnes de 15 ans et plus atteignait 88,5 % en 2024. Le résultat reste inégal : 90,1 % en milieu urbain contre 83,5 % en zone rurale. À l’échelle africaine, il place néanmoins le Cap-Vert parmi les pays aux performances relativement élevées, même si Maurice, les Seychelles et plusieurs États d’Afrique australe font aussi mieux sur certains indicateurs.
Des performances qui se distinguent en Afrique de l’Ouest
Les séries de l’UNESCO reprises par la Banque mondiale situent le taux d’alphabétisation des adultes autour de 94 % à Maurice en 2023, 88 % au Cap-Vert en 2024, 76 % au Ghana en 2021 et 50 % au Sénégal en 2023. La Côte d’Ivoire se situe également autour de 50 % dans les données disponibles pour 2021. Ces comparaisons doivent être lues avec précaution, puisque les millésimes ne sont pas identiques, mais elles montrent l’ampleur de l’écart entre l’archipel et plusieurs économies continentales.
Le Cap-Vert a également développé une forte participation scolaire. À la rentrée 2025-2026, le ministre de l’Éducation faisait état d’une couverture du préscolaire de 86,4 %, d’un taux de scolarisation du primaire supérieur à 99 % et d’un taux voisin de 70 % dans le secondaire, selon les indicateurs alors présentés par le gouvernement. Ces pourcentages ne décrivent pas une même population et ne doivent pas être additionnés. Ils témoignent toutefois d’une forte présence du système éducatif dans la vie des familles.
Cette généralisation de l’école prend une dimension particulière dans un pays insulaire. Assurer l’enseignement dans plusieurs îles habitées impose des dépenses de personnel, de transport, d’équipement et de maintenance que la seule petite taille de la population ne fait pas disparaître. La continuité des politiques publiques et l’existence de dispositifs d’accompagnement des ménages ont contribué à réduire certains de ces obstacles.
La gratuité scolaire et les dispositifs sociaux comme socle
La gratuité constitue l’un des éléments les plus visibles du système. Les orientations officielles pour l’année scolaire 2026-2027 interdisent la perception de frais d’inscription, de fréquentation ou de certification dans l’enseignement de base, de la première à la huitième année. Dans les établissements secondaires publics, les élèves de la neuvième à la douzième année sont également exemptés des frais de scolarité et d’inscription. L’éducation de base des jeunes et des adultes bénéficie, elle aussi, d’un régime de gratuité.
Le gouvernement met en avant des mesures complémentaires : distribution de manuels et de kits scolaires, alimentation et transport, réhabilitation des établissements et investissements dans la connectivité. En septembre 2025, le ministère indiquait que plus de 300 écoles avaient été réhabilitées et soulignait l’amélioration du statut et de la rémunération des enseignants. Ces mesures contribuent à réduire le coût effectif de la scolarisation pour les familles, au-delà de la simple suppression des frais officiels.
La politique éducative bénéficie par ailleurs d’une allocation budgétaire significative. Selon le Fonds monétaire international, les dépenses d’éducation représentaient 3,9 % du PIB en 2024, tandis que le budget 2025 prévoyait 4,2 %. Ces données correspondent à des années et à des catégories budgétaires clairement identifiées ; elles ne signifient pas que le Cap-Vert serait systématiquement le pays africain qui dépense le plus pour l’école.
Le véritable test reste la qualité des apprentissages

Le bilan devient plus nuancé lorsqu’on passe de la scolarisation aux compétences effectivement acquises. Dans sa fiche consacrée au pays, l’Institut international de l’UNESCO pour le renforcement des capacités en Afrique souligne qu’il manque encore des estimations nationales suffisamment robustes et comparables de la pauvreté des apprentissages, c’est-à-dire de la proportion d’enfants qui ne savent pas lire et comprendre un texte simple à dix ans. Le niveau d’accès à l’école ne permet donc pas, à lui seul, d’affirmer que les élèves cap-verdiens seraient parmi les meilleurs lecteurs ou mathématiciens d’Afrique.
Les statistiques de parcours révèlent également des fragilités. Dans un avis de recrutement publié le 13 octobre 2026 par le PNUD pour appuyer l’élaboration d’une stratégie nationale d’orientation scolaire et professionnelle, les données sectorielles montrent que les septième, huitième et neuvième années constituent des points de rupture. Pour 2022-2023, 12,9 % des adolescents âgés de 12 à 17 ans se trouvaient hors du système éducatif, avec une proportion plus forte chez les garçons, à 15,4 %, que chez les filles, à 10,2 %.
Les écarts entre filles et garçons sont particulièrement marqués dans les parcours. Le même document fait état d’une meilleure persévérance des filles et d’un déficit d’orientation : parmi les jeunes interrogés sur leur sortie du système, les difficultés d’apprentissage et la perte d’intérêt étaient davantage citées que les seules contraintes financières. Environ trois personnes sur dix déclaraient ne pas avoir reçu de soutien d’orientation scolaire. L’accès est donc largement assuré, mais le maintien dans le cursus et la préparation des choix d’études restent des sujets de réforme.
Une formation professionnelle en pleine réorganisation
La question de l’employabilité constitue l’autre limite majeure du modèle. Selon les données reprises dans l’appel du PNUD, la proportion de jeunes de 15 à 24 ans qui n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation est passée de 28,1 % en 2022 à 20,4 % en 2025. L’amélioration est nette, mais elle signifie qu’environ un jeune sur cinq restait à l’écart de ces trois activités. Ce taux ne doit pas être confondu avec le taux de chômage des jeunes, dont la définition statistique est différente.
Les autorités cherchent désormais à renforcer la voie technique et professionnelle. Dans les orientations scolaires 2026-2027, le ministère prévoit que les enseignements de spécialité technique représentent au moins 40 % des horaires dans les parcours concernés, en privilégiant les ateliers et les laboratoires. Les établissements techniques ont aussi reçu pour instruction de développer des partenariats avec les entreprises, les hôtels, les industries et les collectivités locales afin de mieux relier les contenus pédagogiques aux besoins d’emploi de chaque île.
L’enjeu est particulièrement concret dans une économie portée par le tourisme, les services et la diaspora, mais qui cherche également à développer les métiers de l’économie bleue, de l’énergie, du numérique et de la logistique. Le gouvernement a engagé des programmes de formation, de stages et d’entrepreneuriat. Leur efficacité devra être mesurée à l’aide des taux d’insertion, de la qualité des emplois obtenus et de la capacité des entreprises à retenir les jeunes qualifiés.
Un exemple instructif, mais difficile à copier intégralement
Le Cap-Vert ne dispose pas d’une recette universelle transposable à l’ensemble du continent. Sa population réduite, son insularité, l’importance de sa diaspora, sa trajectoire institutionnelle et la structure de son économie le distinguent de grands pays comme le Nigeria, la République démocratique du Congo ou la Côte d’Ivoire. La généralisation de certains dispositifs peut être plus simple à piloter à l’échelle d’un petit système éducatif, même si la dispersion entre les îles crée des coûts spécifiques.
Son expérience fournit néanmoins plusieurs enseignements utiles : inscrire l’éducation parmi les priorités publiques sur la durée, réduire les coûts supportés par les familles, soutenir les enseignants, investir dans le préscolaire et suivre les parcours des élèves au-delà de l’inscription. La nouvelle attention portée à l’orientation et à la formation technique montre aussi qu’une politique éducative doit évoluer lorsque les problèmes d’accès reculent.
On peut ainsi parler d’un modèle cap-verdien de démocratisation scolaire et de continuité des politiques éducatives. Il serait moins juste d’y voir un modèle achevé d’excellence pédagogique ou d’intégration des jeunes au marché du travail. Après les succès de l’alphabétisation et de la fréquentation scolaire, le prochain défi de l’archipel consiste à transformer plus systématiquement les années passées à l’école en compétences solides, en qualifications utiles et en perspectives professionnelles.
