Côte d’Ivoire : Les Bouygues assis sur un trésor gazier de près de 900 millions de dollars, un empire bâti dans la discrétion
Derrière les activités visibles du groupe Bouygues se cache, en Côte d’Ivoire, un portefeuille énergétique beaucoup moins médiatisé. Au cœur de celui-ci, le bloc gazier offshore CI-27 constitue un actif particulièrement précieux. Il fournit plus de 70 % des besoins nationaux en gaz et pourrait être valorisé autour de 880 millions de dollars à la lumière d’une récente transaction. Une opération qui permet, au passage, de mesurer l’importance des intérêts de la famille Bouygues dans l’économie ivoirienne

Des membres de la famille Bouygues / Capture Facebook
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La Côte d’Ivoire n’est pas seulement un marché historique pour les activités de construction, de services ou d’infrastructures. Pour la famille Bouygues, le pays constitue également depuis plusieurs décennies un terrain d’investissement dans l’énergie. Une présence qui demeure relativement discrète, mais dont la valeur apparaît avec une netteté nouvelle à la faveur d’une transaction annoncée cet été sur le marché pétro-gazier.
Le 19 août 2026, le groupe norvégien Panoro Energy a annoncé avoir conclu un accord avec son compatriote DNO, afin de racheter une participation indirecte de 9,09 % dans le bloc offshore CI-27. Montant de l’opération : 80 millions de dollars, soit environ 43,5 milliards de francs CFA. La transaction, qui doit encore être finalisée, donne une référence de marché particulièrement intéressante pour l’un des principaux actifs gaziers de Côte d’Ivoire.
À partir de cette opération, la valeur implicite de l’ensemble du bloc ressort à environ 880 millions de dollars. Pour les intérêts Bouygues, l’enjeu est loin d’être anecdotique.
Un gisement au cœur du système électrique ivoirien

Le CI-27 n’est pas un permis gazier parmi d’autres. Situé au large des côtes ivoiriennes, il regroupe quatre champs offshore : Foxtrot, Mahi, Manta et Marlin. Il renferme les principales réserves de gaz non associé du pays, c’est-à-dire, du gaz provenant directement de gisements gaziers plutôt que récupéré comme simple sous-produit d’un champ pétrolier.
Sa production est directement connectée au fonctionnement de l’économie ivoirienne. En 2025, le bloc a produit en moyenne 195 millions de pieds cubes de gaz par jour, un niveau qui représentait plus de 70 % de la consommation gazière du pays. Le gaz est acheminé par gazoduc vers les installations destinées notamment à la production d’électricité à Abidjan.
Autrement dit, une partie importante de l’électricité consommée par les ménages, les entreprises et les industries ivoiriennes dépend indirectement de cet actif offshore.
Le rôle de Foxtrot International illustre cette importance. L’entreprise indique être le principal producteur de gaz naturel du pays et fournit environ 90 % du gaz nécessaire à l’alimentation du secteur électrique. Ses installations approvisionnent notamment les centrales thermiques d’Azito, de Ciprel, de la CIE, d’Atinkou et d’Aggreko.
Cette position confère au CI-27 une dimension qui dépasse largement celle d’un simple investissement financier. Il s’agit d’une infrastructure énergétique stratégique pour la Côte d’Ivoire.
Le véritable intérêt des Bouygues se trouve dans la structure du capital
C’est précisément à ce niveau que l’opération Panoro-DNO devient intéressante pour comprendre les intérêts de la famille Bouygues.
La famille contrôle ses investissements à travers SCDM, sa holding patrimoniale. Selon les informations rendues publiques par Challenges, SCDM détiendrait 45,5 % des intérêts dans le bloc CI-27, ce qui permet d’évaluer, sur la base de la transaction Panoro, la valeur théorique de cette participation à environ 400 millions de dollars.
Il faut toutefois regarder au-delà de la seule participation directe pour comprendre cette architecture.
Le montage autour de CI-27 repose sur plusieurs sociétés. Foxtrot International est l’opérateur du bloc. À côté de la compagnie nationale PETROCI figurent notamment SECI et ENERCI. Foxtrot indique aujourd’hui être membre à hauteur de 24 % de l’association exploitant le CI-27, aux côtés de PETROCI (40 %), SECI (24 %) et ENERCI (12 %).
Cette présentation correspond à la structure opérationnelle du consortium, tandis que la participation économique finale de certains actionnaires dépend de leurs participations dans les sociétés intermédiaires. C’est justement cette organisation en cascade qui rend les intérêts ivoiriens de la famille Bouygues relativement peu visibles depuis l’extérieur.
Le groupe français n’est donc pas seulement présent à travers une activité industrielle classique. Il est également positionné sur une ressource énergétique qui occupe une place centrale dans l’économie ivoirienne.
SECI, la pièce maîtresse de la présence énergétique
La SECI, société ivoirienne contrôlée par l’environnement Bouygues, constitue l’une des principales portes d’entrée de cette présence énergétique.
Cette implantation ne date pas d’hier. Les documents historiques de la Banque mondiale montrent déjà l’implication de SECI, contrôlée à l’époque par SCDM, dans la structure du CI-27. La documentation fait également apparaître le rôle de SECI dans l’actionnariat de Foxtrot International.
La présence du groupe dans le secteur pétrolier ivoirien s’est par ailleurs prolongée sur d’autres blocs. En 2017, le gouvernement ivoirien avait notamment attribué à SECI des contrats de partage de production concernant les blocs CI-12 et CI-502, en la présentant comme une filiale du groupe Bouygues.
Cette continuité permet de comprendre que le CI-27 ne constitue pas un investissement isolé, mais s’inscrit dans une stratégie de long terme.
La gouvernance actuelle confirme d’ailleurs la permanence de cette implantation. Le groupe Bouygues indique que Cyril Bouygues, représentant de SCDM, exerce notamment les fonctions de président-directeur général de SECI en Côte d’Ivoire.
Une affaire ancienne devenue un actif très rentable

L’histoire du CI-27 remonte aux années 1990. Foxtrot International a signé avec l’État ivoirien son contrat de partage de production en décembre 1994 et exploite depuis lors le bloc situé au large du département de Jacqueville. Depuis, les investissements se sont multipliés.
Le développement des différents champs a nécessité des programmes d’investissement lourds, notamment pour les forages et les infrastructures offshore. Au milieu des années 2010, un programme de développement de près d’un milliard de dollars avait notamment permis de mettre en production les champs de Marlin et Manta et d’installer une seconde plateforme.
L’intérêt économique du bloc tient également à ses coûts de production relativement faibles. Les données communiquées à l’occasion de l’opération Panoro font état d’un coût de production d’environ 6 dollars par baril équivalent pétrole. Le gaz est vendu au marché ivoirien de l’électricité dans le cadre de contrats de long terme comportant notamment des mécanismes de type take-or-pay, tandis que les hydrocarbures liquides sont écoulés auprès d’une raffinerie locale.
Le modèle présente donc un double avantage : une demande locale structurelle et une visibilité relativement importante sur les revenus.
Panoro achète moins qu’il n’y paraît
L’opération annoncée en août mérite également d’être décortiquée. Panoro ne rachète pas directement 9,09 % du permis CI-27. La compagnie norvégienne acquiert DNO CI LLC, une filiale de DNO qui possède elle-même 33,33 % de Foxtrot International. Cette chaîne de participations lui confère, au bout du compte, une exposition économique indirecte de 9,09 % au bloc.
Le montant de 80 millions de dollars payé pour cette participation constitue donc une sorte de prix de référence pour l’ensemble du CI-27. Mais l’opération ne porte pas uniquement sur la production actuelle. Elle donne également accès aux réserves et aux perspectives de croissance du bloc.
Les estimations publiées à l’occasion de la transaction font état d’environ 540 milliards de pieds cubes de réserves restantes de gaz, auxquelles s’ajoutent des ressources supplémentaires estimées à 380 milliards de pieds cubes. Le potentiel pourrait ainsi permettre de prolonger significativement la durée de vie productive de l’actif.
De nouvelles réserves et une production appelée à progresser
Le potentiel de CI-27 ne repose pas uniquement sur les réserves déjà en production. Foxtrot International mène actuellement une campagne de cinq puits de développement supplémentaires destinée à améliorer la récupération sur le champ Foxtrot et à maintenir la production autour de 190 à 200 millions de pieds cubes par jour.
Selon les données disponibles, la production pourrait même atteindre environ 230 millions de pieds cubes par jour, en fonction de la demande du secteur électrique et des performances des puits.
Cette perspective est importante pour les actionnaires du bloc. Elle signifie que la valorisation de 880 millions de dollars suggérée par l’opération Panoro ne correspond pas nécessairement à un actif arrivé au terme de son cycle. Le CI-27 dispose encore d’un potentiel de production et de réserves susceptible de soutenir sa valeur dans la durée.
Pour Panoro, une porte d’entrée sur la Côte d’Ivoire
Pour Panoro Energy, l’opération constitue aussi un pari stratégique. La société norvégienne, cotée à Oslo et dirigée par l’homme d’affaires français Julien Balkany, renforce avec cette acquisition sa présence africaine. Elle était déjà active notamment au Gabon, en Tunisie et en Guinée équatoriale.
L’intérêt du CI-27 est particulier. Il offre en effet, une exposition à un marché gazier domestique en croissance, avec une production largement destinée à la génération électrique et des mécanismes contractuels qui réduisent l’exposition aux fluctuations du prix international du pétrole. Près de 95 % des volumes attribuables au bloc sont orientés vers le gaz, selon les informations publiées à l’occasion de l’opération.
Pour Panoro, le pari consiste donc à acquérir un actif productif, déjà raccordé aux infrastructures ivoiriennes et bénéficiant d’une demande domestique structurelle. Pour DNO, à l’inverse, la vente permet de monétiser une participation et de redéployer son capital.
Et pour les Bouygues, l’opération offre surtout quelque chose de précieux : une référence indépendante permettant d’entrevoir la valeur d’un patrimoine énergétique longtemps resté dans l’ombre.
Un patrimoine ivoirien bien plus important qu’il n’y paraît

C’est probablement le principal enseignement de cette transaction. L’image publique de la famille Bouygues demeure largement associée au groupe éponyme, à la construction, aux infrastructures, aux télécommunications ou encore aux médias. Pourtant, à travers SCDM et ses différentes filiales, la famille a développé parallèlement un patrimoine d’investissements beaucoup plus discret. La Côte d’Ivoire en constitue l’un des terrains les plus intéressants.
La présence dans l’énergie repose sur des actifs accumulés sur plusieurs décennies, dans un pays dont la croissance économique entraîne mécaniquement une hausse des besoins en électricité et en gaz. La stratégie est d’autant plus intéressante que le groupe est positionné à la fois sur les infrastructures et sur les ressources permettant de faire fonctionner une partie de ces infrastructures.
Le gaz du CI-27 est ainsi vendu pour alimenter les centrales électriques d’Abidjan, tandis que les activités de SECI s’inscrivent plus largement dans l’univers énergétique ivoirien. Cette combinaison entre ressources naturelles, production d’électricité et infrastructures donne aux participations du groupe une dimension industrielle qui dépasse la simple logique patrimoniale.
Une valorisation qui change le regard sur le « business ivoirien » des Bouygues
Si l’on retient la valorisation implicite d’environ 880 millions de dollars issue de la transaction Panoro-DNO, une participation de 45,5 % représenterait théoriquement près de 400 millions de dollars. Il s’agit bien entendu d’une valorisation indicative, et non d’une somme que la famille pourrait nécessairement récupérer en vendant immédiatement ses participations. La valeur économique réelle dépend de la structure exacte des participations, des droits attachés à chaque entité, des réserves, des engagements financiers, de la durée restante des contrats et de nombreux autres paramètres.
Mais l’ordre de grandeur est révélateur. Il montre surtout que derrière une présence industrielle qui peut sembler secondaire se trouve un actif capable de peser plusieurs centaines de millions de dollars dans le patrimoine économique de la famille. Et ce n’est probablement que la partie la plus visible d’un ensemble plus vaste.
Un actif stratégique pour Abidjan
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est évidemment différent. Le CI-27 représente une pièce essentielle de la sécurité énergétique du pays. Avec plus de 70 % des besoins gaziers nationaux couverts par sa production en 2025, sa performance influence directement la capacité des centrales thermiques à produire de l’électricité.
Cette dépendance explique aussi l’intérêt des investissements destinés à maintenir ou augmenter la production. Dans un pays qui cherche à accompagner son industrialisation et sa croissance démographique, la disponibilité d’une énergie fiable demeure un facteur déterminant.
L’arrivée de Panoro constitue ainsi un signal supplémentaire de confiance dans les perspectives du secteur ivoirien des hydrocarbures. Elle intervient alors que le pays cherche simultanément à développer ses ressources pétrolières et gazières, à renforcer ses infrastructures énergétiques et à sécuriser son approvisionnement électrique.
Le vrai trésor n’est donc pas seulement sous-marin
La transaction de 80 millions de dollars conclue entre DNO et Panoro raconte finalement une histoire beaucoup plus large.
Elle révèle d’abord la valeur d’un gisement qui joue un rôle central dans l’alimentation énergétique de la Côte d’Ivoire. Elle confirme ensuite l’appétit des investisseurs internationaux pour les actifs gaziers africains disposant d’une production existante et de débouchés domestiques sécurisés.
Mais elle permet surtout de lever un coin du voile sur la stratégie patrimoniale de la famille Bouygues en Côte d’Ivoire.
À travers SCDM, SECI et ses participations historiques dans l’écosystème de Foxtrot, la famille s’est installée au cœur d’un secteur stratégique de l’économie ivoirienne. Une présence construite progressivement, à l’abri des projecteurs, mais dont la valeur devient soudain beaucoup plus lisible lorsqu’un acteur extérieur accepte de payer 80 millions de dollars pour une participation indirecte de seulement 9,09 %.
Le calcul est simple, même s’il doit être interprété avec prudence. Le CI-27 pourrait peser autour de 880 millions de dollars sur la base de cette transaction, et les intérêts économiques attribués à la famille Bouygues représentent potentiellement plusieurs centaines de millions de dollars.
Dans le discret portefeuille ivoirien des Bouygues, le gaz apparaît ainsi non comme un investissement périphérique, mais comme l’un des actifs les plus stratégiques et vraisemblablement l’un des plus précieux de leur présence en Afrique de l’Ouest.
