Chargement des indices boursiers africains...
Nom de votre média

L’Afrique ne créera pas assez d’emplois en misant seulement sur les start-up

Le continent n’a pas un déficit d’esprit d’entreprise. Il a un déficit d’entreprises capables de grandir, d’embaucher durablement et de faire travailler tout un tissu de fournisseurs. La prochaine politique de l’emploi devra donc regarder au-delà des incubateurs : vers les PME qui changent d’échelle, les industries de services, les marchés publics et les villes secondaires.

Par la Rédaction
Publié le 10 septembre 2026
Lecture : 14 min
L’Afrique ne créera pas assez d’emplois en misant seulement sur les start-up

Le problème africain n’est pas de produire quelques milliers de jeunes pousses supplémentaires. Il est de créer des dizaines de millions d’emplois plus productifs, mieux rémunérés et plus stables, année après année

Publicité

Format Pavé

300 x 250 px

Il y a une image dont les capitales africaines raffolent. Sur une scène éclairée au néon, une fondatrice présente une application devant un jury, des investisseurs et un ministre. Le vocabulaire est familier : disruption, passage à l’échelle, licorne, écosystème. La scène a son utilité. Elle signale qu’une génération n’attend plus nécessairement l’État pour agir, qu’elle maîtrise les codes du numérique et qu’elle peut concevoir des solutions pour des marchés longtemps négligés. Mais cette image est devenue, à force d’être répétée, une politique de l’emploi par procuration.

Le problème africain n’est pas de produire quelques milliers de jeunes pousses supplémentaires. Il est de créer des dizaines de millions d’emplois plus productifs, mieux rémunérés et plus stables, année après année. La Banque mondiale estime que 620 millions de personnes supplémentaires rejoindront la population active d’Afrique subsaharienne entre 2025 et 2050. Or, dans la région, près de trois emplois sur quatre sont encore des activités à compte propre ou des postes dans une entreprise familiale, souvent sans contrat ni protection. Une autre estimation, régulièrement reprise par l’institution, place le flux annuel de nouveaux emplois formels autour de trois millions, face à dix à douze millions de jeunes arrivant sur le marché du travail. Ce décalage n’est pas une crise passagère. C’est l’équation politique centrale du prochain quart de siècle.

Les start-up peuvent en résoudre une partie. Elles apportent de nouveaux moyens de paiement, réduisent le coût de la logistique, rendent le crédit plus accessible, connectent des producteurs à leurs clients et font émerger des métiers inexistants dix ans plus tôt. Mais elles ne remplacent ni une base productive diversifiée, ni un tissu de sociétés moyennes, ni des services publics qui fonctionnent. Surtout, le financement-risque sélectionne par nature un petit nombre d’entreprises dont la croissance doit être exceptionnelle. Une politique nationale ne peut pas être bâtie sur l’hypothèse que chaque jeune diplômé deviendra fondateur et chaque fondateur employeur de masse.

Le continent entreprend déjà — par nécessité

le quotidien des millions de personnes qui entreprennent déjà par nécessité sur le continent (petites exploitations, maraîchage, commerces de quartier), souvent confrontées à un environnement peu productif.

Dire que l’Afrique doit « libérer l’entrepreneuriat » passe à côté d’une évidence : l’Afrique entreprend déjà, partout, souvent par manque d’alternative. Dans les marchés, les ateliers, les transports urbains, les salons de coiffure, l’agriculture, la restauration ou la réparation, des millions de personnes créent leur propre activité. Cette densité d’initiatives ne se transforme pourtant pas automatiquement en prospérité. Un commerçant sans accès fiable à l’électricité, sans comptabilité exploitable par une banque, sans contrat opposable et sans débouché au-delà de son quartier peut travailler douze heures par jour sans accroître beaucoup sa productivité.

L’enjeu n’est donc pas seulement le nombre d’entrepreneurs, mais la qualité de l’environnement dans lequel ils produisent. Le rapport Africa’s Pulse de la Banque mondiale insiste sur un point inconfortable : un point supplémentaire de croissance économique ne produit en moyenne qu’une hausse de 0,04 point de l’emploi salarié dans la région. Cette faible élasticité indique que la croissance se concentre encore trop souvent dans des secteurs capitalistiques, dans des rentes ou dans des activités qui diffusent peu dans le reste de l’économie.

Le chômage officiel raconte d’ailleurs mal la situation. L’Organisation internationale du travail estimait le taux de chômage de l’Afrique subsaharienne à 5,9 % en 2024. Ce chiffre relativement modéré n’est pas une preuve de plein-emploi : dans des pays où l’assurance chômage est rare, rester sans activité n’est tout simplement pas une option. On accepte un travail trop peu payé, intermittent ou dangereux. Le vrai thermomètre est donc l’emploi vulnérable, le sous-emploi et le revenu du travail. Selon les données réunies par la Mastercard Foundation, 40 % des jeunes Africains en emploi vivaient encore sous le seuil de 2,15 dollars par jour en 2025.

Une économie peut ainsi afficher une population extrêmement active sans offrir de véritables trajectoires professionnelles. C’est précisément ce que la fascination pour l’entrepreneur héroïque tend à masquer : elle individualise un problème de structure. Si une microentreprise ne grandit pas, on incrimine son dirigeant, sa gestion ou son manque d’ambition. On regarde moins volontiers le coût de l’énergie, la fragmentation des marchés, l’absence de stockage, les délais de paiement des grandes sociétés, les règles fiscales qui pénalisent le passage à la formalité ou la préférence des banques pour les titres publics.

Le chaînon manquant : l’entreprise moyenne

Pour incarner le « chaînon manquant » (missing middle), cet image montrent l’activité des PME : gestion de hangars, logistique de distribution, opérations de transformation et chaînes de valeur physiques qui génèrent de multiples métiers intermédiaires.

Une économie créatrice d’emplois n’est pas peuplée seulement de microentreprises et de quelques champions. Elle repose sur un milieu dense : fabricants de pièces, sous-traitants, cabinets techniques, logisticiens, transformateurs alimentaires, entreprises de maintenance, centres d’appels, laboratoires, sociétés de construction spécialisées. Ces entreprises moyennes ont la taille suffisante pour former, investir, exporter ou obtenir une certification, sans être assez puissantes pour internaliser toutes les fonctions dont elles ont besoin. Elles font donc travailler d’autres entreprises autour d’elles.

C’est ce multiplicateur qui manque souvent. Une start-up financière peut compter cent ingénieurs et servir plusieurs millions de clients. C’est une réussite économique majeure, mais pas nécessairement une machine à absorber une population active. À l’inverse, une chaîne agroalimentaire associant collecte, froid, contrôle qualité, emballage, transport, marketing et distribution peut créer une multitude de métiers de qualification intermédiaire. Le même raisonnement vaut pour la construction, la santé, le tourisme, le textile, les industries culturelles ou l’économie de la réparation.

La politique publique doit donc s’intéresser à la « montée en gamme » d’entreprises déjà existantes. Passer de cinq à cinquante salariés est souvent plus difficile que de passer de zéro à cinq. À cette étape, il faut un local conforme, des procédures, un encadrement intermédiaire, un accès au crédit d’équipement et des clients solvables. Le dirigeant doit apprendre à déléguer ; la banque doit pouvoir lire ses comptes ; l’administration doit distinguer l’erreur de bonne foi de la fraude. Les programmes d’appui, eux, restent fréquemment concentrés sur la création : concours de plans d’affaires, formations de quelques jours et petites subventions. Le moment où une entreprise doit réellement se transformer demeure moins financé.

Le crédit en est l’illustration. Une jeune entreprise à très forte croissance peut attirer du capital-risque ; une grande société peut émettre une obligation ou emprunter en devises. Entre les deux, la PME productive se heurte aux garanties foncières, aux taux élevés, aux maturités trop courtes et au manque d’instruments de partage du risque. Les banques ne sont pas seules responsables : lorsque l’État emprunte abondamment à des rendements attractifs, financer une entreprise devient comparativement moins séduisant. Les retards de paiement, l’exécution lente des contrats et l’information financière incomplète aggravent le calcul.

Sortir du faux duel entre industrie et numérique

Ce visuel illustre la scène classique des pitchs, des présentations de start-up devant des jurys et des levées de fonds dans les grandes capitales africaines, symbolisant cette « politique de l’emploi par procuration » mentionnée dans votre texte

Le débat africain sur l’emploi se réduit parfois à une opposition : reproduire l’industrialisation asiatique ou sauter directement dans l’économie numérique. Ce choix est artificiel. Le numérique ne flotte pas au-dessus du monde matériel ; il en augmente la productivité. Un logiciel de gestion n’a de valeur que s’il aide une pharmacie à limiter ses ruptures de stock, une usine à réduire ses pannes ou un transporteur à charger davantage ses camions. Inversement, l’industrie moderne a besoin de code, de données, de maintenance électronique et de services financiers.

L’Afrique peut créer des emplois dans des « industries sans cheminées » — externalisation de services, tourisme, audiovisuel, logistique, horticulture — qui partagent plusieurs propriétés de l’industrie manufacturière : possibilité d’exporter, gains de productivité, standardisation et apprentissage collectif. Mais le potentiel ne devient pas réalité par décret. Un centre de services travaillant pour l’étranger exige une connexion fiable, des compétences linguistiques, une protection crédible des données et une énergie disponible. Un exportateur horticole dépend de la chaîne du froid, de la certification sanitaire et de l’aviation cargo. La politique de l’emploi rejoint donc la politique des infrastructures.

Cela change aussi la manière de parler des compétences. Les gouvernements promettent volontiers de former des millions de codeurs. Pourtant, une économie a tout autant besoin de techniciens de froid, d’électriciens industriels, de chefs d’équipe, de soudeurs certifiés, de comptables de PME, d’infirmiers spécialisés et de responsables qualité. Ces métiers ne sont pas moins modernes. Ils constituent la charnière entre le capital investi et la production effective.

La formation professionnelle fonctionne lorsqu’elle part d’une demande réelle. Les cursus doivent être construits avec des groupes d’employeurs locaux, révisés régulièrement et assortis de périodes en entreprise. Former sans débouché produit des diplômes, pas des emplois. À l’inverse, subventionner une entreprise sans exiger qu’elle forme, formalise ou développe des fournisseurs locaux produit une rente, pas un écosystème.

Faire du marché public une politique industrielle

Plutôt que d’importer des kits de tables-bancs, la politique industrielle flèche les marchés vers des scieries et des ateliers de menuiserie à échelle semi-industrielle. Ces clichés capturent le savoir-faire et la chaîne de valeur du bois local.

Dans de nombreux pays africains, l’État et les entreprises publiques figurent parmi les plus grands acheteurs de l’économie. Les marchés de cantines scolaires, d’uniformes, de mobilier, de médicaments, de logiciels, de routes ou d’équipements hospitaliers représentent un levier plus puissant que bien des fonds d’amorçage. Pourtant, les appels d’offres sont souvent trop gros pour les PME, les délais de règlement trop longs et les exigences administratives disproportionnées.

Découper certains contrats en lots, publier un calendrier d’achats, payer dans un délai garanti et rendre les factures mobilisables auprès des banques pourraient créer un carnet de commandes prévisible. La préférence locale, lorsqu’elle est utilisée, doit être conditionnée : objectifs de qualité, baisse progressive du soutien, transfert de compétences et contrôle des bénéficiaires réels. Sinon, elle protège des intermédiaires qui importent sous une étiquette nationale.

Les grandes entreprises privées ont une responsabilité comparable. Les mines, les opérateurs télécoms, les distributeurs et les industriels peuvent publier leurs besoins futurs, aider leurs fournisseurs à se certifier et mesurer la part de valeur ajoutée réellement produite sur place. Le « contenu local » ne devrait pas se limiter au pourcentage d’un contrat détenu par une société enregistrée dans le pays. Il devrait suivre les salaires, les achats locaux, la formation, la propriété intellectuelle et la capacité gagnée par les sous-traitants.

La Zone de libre-échange continentale africaine donne à cette stratégie une nouvelle échelle. Pour une entreprise ivoirienne, kényane ou marocaine, le marché pertinent ne devrait plus s’arrêter à la frontière nationale. Mais la baisse des droits de douane ne suffira pas si le producteur manque de financement, si les normes ne sont pas reconnues ou si le camion reste immobilisé trois jours. Le commerce crée des emplois lorsque des entreprises sont capables de répondre à la demande, pas seulement lorsque des barrières disparaissent.

Formaliser par les avantages, pas par la peur

La formalisation est souvent présentée comme un devoir civique : s’enregistrer et payer l’impôt. Pour une microentreprise, le calcul est plus concret. Que reçoit-elle en échange ? Un numéro fiscal qui déclenche des contrôles, ou un accès au crédit, à la protection sociale, aux marchés et à la justice commerciale ? Tant que la formalité n’apporte pas de bénéfice tangible, l’informalité demeure une stratégie rationnelle.

Les régimes simplifiés peuvent aider, mais le taux d’imposition n’est qu’une partie du problème. Il faut un guichet unique qui fonctionne réellement, une comptabilité proportionnée à la taille de l’entreprise, des cotisations sociales flexibles pour les revenus irréguliers et une transition graduelle lorsque le chiffre d’affaires progresse. Une falaise réglementaire — le moment où dépasser un seuil provoque brusquement une avalanche de charges — incite à rester petit ou à scinder artificiellement son activité.

Les plateformes numériques compliquent encore la frontière. Elles peuvent formaliser les paiements et ouvrir des débouchés ; elles peuvent aussi déplacer le risque vers des travailleurs classés indépendants. Le débat ne doit pas opposer innovation et protection. Il doit inventer des droits portables : assurance maladie, épargne retraite et couverture accident attachées à la personne, alimentées par plusieurs donneurs d’ordre. L’objectif n’est pas de rendre chaque relation identique au salariat classique, mais d’empêcher que la flexibilité signifie l’absence totale de sécurité.

Des géographies de l’emploi, pas une politique unique

Les emplois ne naissent pas dans un tableau Excel national. Ils apparaissent dans des bassins précis. Une ville portuaire a besoin de logistique et de réparation navale ; une région agricole, de stockage et de transformation ; une ville universitaire, de laboratoires et de services numériques ; un corridor touristique, de formation hôtelière et de conservation du patrimoine. La bonne unité de politique économique est souvent le territoire, relié à un marché régional.

Les villes secondaires méritent une attention particulière. Elles peuvent rapprocher les services des zones rurales, réduire la pression sur les mégapoles et créer des marchés locaux. Mais sans eau, énergie, transport et foncier planifié, elles reproduiront les mêmes coûts urbains. Investir dans une route sans zone de collecte, dans une usine sans station d’épuration ou dans une formation sans employeurs est une addition de projets, pas une stratégie.

Une approche territoriale suppose des données. Quels métiers recrutent ? Quelles entreprises sont bloquées à vingt salariés ? Quels intrants sont importés alors qu’ils pourraient être produits localement ? Quels délais administratifs coûtent le plus cher ? Les réponses exigent des enquêtes d’entreprises régulières, des registres interopérables et un dialogue où les petites sociétés ont autant de voix que les grands groupes.

Mesurer autre chose que les annonces

Le vocabulaire de l’emploi est vulnérable aux chiffres décoratifs. Un programme compte les personnes formées, un fonds additionne les entreprises financées, une zone industrielle annonce les investissements « engagés ». Ces indicateurs renseignent sur l’activité de l’administration, pas sur le résultat économique.

Une politique sérieuse devrait suivre au moins cinq variables : le nombre d’emplois nets maintenus après deux ou trois ans ; l’évolution du salaire médian ; la productivité par travailleur ; la progression des entreprises d’une classe de taille à l’autre ; et la part d’achats réalisés auprès de fournisseurs nationaux ou régionaux. Elle devrait aussi publier le coût public par emploi durable. Cet exercice rendrait visibles les programmes efficaces et ceux qui distribuent des subventions sans transformation.

Les investisseurs ont eux aussi intérêt à élargir leur regard. Le nombre d’emplois directs d’une entreprise technologique peut sembler faible, mais son effet sur ses clients peut être élevé. À l’inverse, une usine très employeuse peut dépendre d’une protection indéfinie et détruire de la valeur. Mesurer les emplois indirects, la qualité du travail, la formation et les gains de productivité évite les jugements simplistes.

La start-up comme outil, pas comme récit national

Il ne s’agit pas de tourner le dos aux start-up. Certaines deviendront précisément les entreprises moyennes et grandes dont l’Afrique a besoin. D’autres fourniront les outils qui permettront à des millions de petites entreprises de gagner du temps, de réduire leurs coûts ou de trouver des clients. Le continent a intérêt à développer le capital-risque local, à améliorer les sorties en Bourse, à protéger les investisseurs minoritaires et à conserver davantage de propriété intellectuelle.

Mais la start-up doit retrouver sa juste place : un type d’entreprise parmi d’autres, pas la métaphore de toute une génération. L’obsession de l’innovation visible peut détourner l’attention de transformations moins photogéniques : fiabiliser une ligne électrique, accélérer un remboursement de TVA, harmoniser une norme, financer un entrepôt, former un contremaître. C’est pourtant dans ces détails que se joue le passage de la survie à la productivité.

La jeunesse africaine n’a pas besoin d’un nouveau discours lui expliquant qu’elle doit créer son propre emploi. Elle le fait déjà. Elle a besoin d’économies où une personne puisse aussi choisir d’être salariée, apprendre un métier, progresser dans une organisation, changer d’employeur et construire une sécurité. Une société où chacun doit être entrepreneur faute d’alternative n’est pas nécessairement une société entrepreneuriale ; c’est parfois une société qui a renoncé à bâtir des entreprises.

Le test des prochaines politiques ne sera donc pas le nombre de hackathons, de hubs ou de photos de remise de prix. Il sera la capacité à faire grandir les sociétés ordinaires, à relier les producteurs aux marchés et à transformer une croissance abstraite en revenus du travail. Les start-up peuvent accélérer ce mouvement. Elles ne peuvent pas le porter seules.