Chargement des indices boursiers africains...
Nom de votre média

Côte d’Ivoire : Orpaillage illégal, l’éternelle bataille de l’État contre un phénomène aux conséquences environnementales désastreuses

De la destruction de milliers de sites clandestins à la traque des réseaux qui les alimentent, les autorités ivoiriennes ont considérablement durci le ton contre l’exploitation anarchique de l’or. Depuis quelques semaines, la Gendarmerie nationale et les Eaux et Forêts multiplient les opérations de terrain, avec des résultats spectaculaires. Mais face à un phénomène qui se reconstitue sans cesse, la question est désormais de savoir si la répression pourra s’attaquer durablement aux financiers, aux facilitateurs locaux et surtout aux dégâts environnementaux laissés derrière elle.

Par Thomas Biakpa
Publié le 31 août 2026
Lecture : 11 min
Côte d’Ivoire : Orpaillage illégal, l’éternelle bataille de l’État contre un phénomène aux conséquences environnementales désastreuses

En Côte d’Ivoire, de nombreux enfants abandonnent le chemin de l’école au profit de l’orpaillage illégal/ Abidjan.net

Publicité

Format Pavé

300 x 250 px

En Côte d’Ivoire pendant longtemps, l’orpaillage illégal a semblé avoir une capacité presque inépuisable à résister aux opérations de déguerpissement. Un site était détruit ; quelques semaines plus tard, parfois quelques jours seulement, un autre réapparaissait à proximité. Des forêts classées étaient éventrées, des plantations abandonnées, des cours d’eau transformés en chantiers à ciel ouvert et des terres agricoles rendues impropres à la culture.

Des orpailleurs en pleine activité sur un site dans le nord du pays/ Wikipédia

Mais depuis plusieurs quelques semaines, le ton a changé. L’État ivoirien affiche désormais une volonté beaucoup plus offensive. Sur le terrain, la Gendarmerie nationale, à travers le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI), et les services du ministère des Eaux et Forêts, notamment la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention (BSSI), multiplient les descentes et les opérations de démantèlement.

Plus de 8 500 sites déjà déguerpis depuis 2021

Les chiffres donnent une idée de l’ampleur de la bataille. Selon le bilan présenté au Conseil national de sécurité en juillet 2026, plus de 8 500 sites d’orpaillage illégal ont été déguerpis depuis 2021, tandis que 4 474 personnes ont été déférées devant la justice, dont 65 % de ressortissants étrangers. Les opérations ont également permis de saisir plus de 960 millions de francs CFA et environ 136 kilogrammes d’or.

Et la pression ne faiblit pas. Pour les seuls sept premiers mois de 2026, la Gendarmerie nationale fait état de 953 opérations, ayant conduit au déguerpissement de 1 114 sites clandestins et à l’interpellation de 1 531 personnes. Les forces de sécurité ont notamment saisi 4 410,42 grammes d’or, 255 barres de dynamite, 2 541 motopompes, 59 pelleteuses et 244 groupes électrogènes.

Ces données traduisent un changement d’échelle. L’intervention de l’État ne se limite plus à disperser les exploitants présents sur les sites. Elle vise également à neutraliser les moyens techniques qui permettent à l’activité de renaître.

De Saïoua à Yakassé-Attobrou, les opérations se multiplient

Du matériel saisi et incendié par un élément du GSLOI sur un site dans le centre de la Côte d’Ivoire/ AIP

Les exemples récents abondent. À Saïoua, dans le département d’Issia, une opération conduite le 19 août par l’Escadron de gendarmerie mobile de Daloa et la Brigade territoriale de Saïoua a permis de démanteler sept sites et d’interpeller 35 personnes. Les forces de l’ordre ont détruit 18 concasseurs, 31 motopompes, trois motocyclettes, 1 300 mètres de tuyaux, six tapis de lavage et deux pirogues, en plus des abris de fortune installés sur place.

Quelques jours plus tard, à Yakassé-Attobrou, quatre sites clandestins ont été démantelés. Le bilan matériel est particulièrement révélateur de l’industrialisation progressive de certains sites. 64 motopompes, 56 concasseurs, 42 raccords, 29 abris de fortune et 22 laveries ont été détruits. Six personnes ont été interpellées puis présentées aux autorités judiciaires.

Dans le Haut-Sassandra, à Pierrekro, dans la sous-préfecture de Namané, la Gendarmerie avait déjà interpellé 27 personnes lors d’une opération menée à la mi-août. À Juleskro, cinq sites clandestins avaient également été démantelés et 26 individus interpellés.

À l’autre extrémité du pays, la riposte s’est aussi intensifiée sur les cours d’eau. Sur un affluent du fleuve Sassandra, près du barrage hydroélectrique de Gribo-Popoli dans le département de Soubré au sud-ouest du pays, la Gendarmerie a détruit dix dragues et 53 tapis de rétention, ainsi que divers équipements servant à l’extraction clandestine de l’or.

« WAVIE » à Zaranou : un symbole de la nouvelle offensive

L’une des opérations les plus spectaculaires de ces dernières semaines s’est déroulée le 23 août à Zaranou, dans l’Est du pays.

Baptisée « WAVIE », expression agni (une langue locale) signifiant « c’est fini », l’opération a été conduite par la BSSI sur instruction du ministre des Eaux et Forêts, Jacques Assahoré Konan. Préparée à partir de renseignements corroborés par une surveillance aérienne, elle a mobilisé une cinquantaine d’agents.

Un cours d’eau pollué par les activités de l’orpaillage clandestin / Wikipédia

Sur le site, les agents ont découvert une importante exploitation clandestine implantée dans une zone déjà fortement dégradée. Le bilan est lourd : 189 motopompes, 23 concasseurs, 28 laveries, 70 tapis de lavage, 243 raccords et 59 abris de fortune ont été détruits. Huit motos et 82 bouteilles de gaz ont également été saisis. Cinq personnes, de nationalités burkinabè et togolaise, ont été interpellées et mises à la disposition du Pôle pénal économique et financier.

L’opération a toutefois été endeuillée par la mort d’un ressortissant togolais, qui aurait trouvé la mort par noyade en tentant de fuir les forces de l’ordre. Les circonstances exactes du décès ont été transmises au procureur compétent.

Ce drame rappelle aussi la dangerosité de ces interventions dans des zones souvent accidentées, marécageuses ou difficiles d’accès.

Dans les forêts classées, la « tolérance zéro » devient concrète

La nouvelle stratégie ne concerne pas seulement les zones rurales ordinaires. Les forêts classées figurent désormais parmi les principaux fronts de la lutte.

Dans la forêt classée des Monts Kourabahi, dans la région de San Pedro, le ministère des Eaux et Forêts a annoncé en juin une opération menée par les unités de gestion forestière. Les exploitants clandestins ont pris la fuite, abandonnant leurs équipements. Six dragues de grande capacité ont été détruites. Le ministère affirme avoir instauré une politique de « tolérance zéro » contre l’orpaillage clandestin et les défrichements dans les forêts classées.

Cette évolution est importante. Car l’orpaillage illégal ne constitue plus seulement une infraction minière, il devient une question de sécurité environnementale, de protection des ressources en eau et de souveraineté sur le patrimoine naturel.

Un désastre écologique qui dépasse largement les trous creusés dans les sols

Derrière chaque site démantelé se cache un bilan environnemental autrement plus difficile à réparer. L’exploitation clandestine provoque la destruction du couvert végétal, l’érosion et le bouleversement des sols. Elle s’installe parfois au cœur des plantations de cacao ou à proximité immédiate des cours d’eau. Les motopompes prélèvent de grandes quantités d’eau et les opérations de lavage rejettent dans les milieux naturels des boues et différents résidus.

Le ministre de l’Environnement et de la Transition écologique, Abou Bamba, a récemment décrit l’orpaillage illégal comme un « cancer qui s’est métastasé dans l’ensemble des 31 régions » de la Côte d’Ivoire. Il a notamment alerté sur la pollution des quatre grands bassins hydrographiques du pays par des métaux lourds comme le cadmium, le mercure et le plomb, avec des conséquences potentielles sur l’agriculture, la pisciculture et l’élevage.

Le problème est donc systémique. Une rivière polluée ne s’arrête pas à la limite administrative d’un site minier. Elle transporte les contaminants vers d’autres territoires, affectant l’eau, les poissons, les animaux et, à terme, les populations qui dépendent de ces ressources.

Le ministère des Eaux et Forêts a d’ailleurs signalé en mai 2026 que le bassin de la Bagoué subissait de fortes pressions anthropiques, notamment une pollution liée à l’orpaillage illégal et une dégradation des berges, nécessitant une réponse urgente et coordonnée.

Une activité qui menace aussi l’agriculture et l’économie rurale

L’autre paradoxe de l’orpaillage clandestin est qu’il détruit souvent les moyens de subsistance des populations qu’il prétend enrichir.

Dans plusieurs régions, les exploitations aurifères apparaissent au milieu des plantations, notamment de cacao. Les excavations bouleversent les parcelles, les pistes sont dégradées et les terres peuvent devenir extrêmement difficiles à remettre en culture.

Le ministre Abou Bamba a également relevé une dimension sociale particulièrement préoccupante. En effet, des jeunes abandonnent parfois l’école pour rejoindre les sites miniers. L’orpaillage illégal devient alors un système économique parallèle susceptible de détourner une partie de la jeunesse des circuits classiques de formation et d’emploi.

À cela s’ajoute une dimension financière. Une partie importante de la valeur produite échappe aux circuits officiels, tandis que les coûts environnementaux, sociaux et sécuritaires sont supportés par la collectivité.

Désormais, l’État veut remonter jusqu’aux commanditaires

C’est probablement là que se situe le prochain tournant de la politique ivoirienne. Détruire les installations et arrêter les ouvriers présents sur les sites ne suffit pas si les réseaux qui financent l’activité restent opérationnels. La question des propriétaires terriens, facilitateurs locaux, fournisseurs d’équipements, intermédiaires et financiers devient donc centrale.

Les investigations sur le terrain ont permis de mettre en évidence une réalité : certains sites sont susceptibles de se reconstituer après le passage des forces de l’ordre si les personnes qui financent ou facilitent leur implantation ne sont pas inquiétées. Face à cette problématique, les autorités entendent désormais viser davantage les facilitateurs locaux et les éventuels financiers des réseaux clandestins.

Le message desormais est clair, la lutte ne peut plus s’arrêter au dernier homme trouvé avec une pelle ou une motopompe sur un site clandestin.

C’est aussi le sens du recours au Pôle pénal économique et financier (PPEF) dans certaines procédures, comme à Zaranou. L’objectif est potentiellement de passer d’une logique de simple déguerpissement à une logique de démantèlement des filières.

Le Moronou, nouveau front de la bataille

La région du Moronou illustre à elle seule les difficultés auxquelles l’État est confronté.

Depuis la mi-juillet, les opérations menées dans la région ont conduit au démantèlement de 31 sites clandestins et à l’interpellation de plus d’une centaine de personnes, selon plusieurs médias locaux. Les interventions ont permis de saisir ou détruire d’importantes quantités de matériel : motopompes, concasseurs, systèmes de lavage, motos et abris de fortune.

La situation à N’Guessankro, dans le département de Bongouanou, montre toutefois que la lutte peut devenir socialement sensible. Des informations contradictoires ont circulé le 25 août sur une éventuelle opposition des populations à une opération de la Gendarmerie. Un député de la circonscription a ensuite démenti l’existence d’un affrontement, appelant à ne pas diffuser d’informations non vérifiées.

Cette controverse souligne une réalité essentielle. L’orpaillage illégal s’est enraciné dans certains territoires au point de créer des intérêts économiques locaux. Le combattre implique donc non seulement la force publique, mais également le dialogue avec les communautés, les chefs traditionnels, les propriétaires terriens et les élus.

La répression ne suffira pas, il faudra réhabiliter

C’est sans doute le principal défi de l’après-démantèlement. Détruire une motopompe ou évacuer un campement ne remet pas automatiquement en état une forêt dégradée. Un terrain excavé, une berge érodée ou un cours d’eau pollué peuvent nécessiter des années de restauration.

Une initiative lancée en mai 2026 à Bouaflé par l’Abidjan Legacy Program et l’ONG Agir pour l’Environnement dans les Industries Extractives prévoit justement une cartographie des sites d’orpaillage clandestin et une démarche de réhabilitation des terres dégradées. Cette approche montre qu’une nouvelle étape doit désormais accompagner la répression : identifier précisément les dégâts, hiérarchiser les zones prioritaires et restaurer les écosystèmes.

L’enjeu est d’autant plus important que l’État ne pourra pas surveiller éternellement chaque site détruit. Il faudra empêcher leur réoccupation, restaurer les espaces dégradés et proposer des alternatives économiques crédibles aux populations qui dépendent de l’activité.

Une guerre qui ne fait que commencer

En quelques années, la Côte d’Ivoire est donc passée d’opérations ponctuelles de déguerpissement à une stratégie beaucoup plus structurée de lutte contre l’orpaillage clandestin. La création du GS-LOI, décidée en 2021, avait déjà marqué un tournant avec la mise en place d’une force spécialisée associant gendarmes et agents des Eaux et Forêts.

Cinq ans plus tard, les opérations de 2026 montrent une montée en puissance marquée par la surveillance, les renseignements, les opérations coordonnées, la destruction systématique des équipements, les interpellations, les saisies et, désormais, la volonté affichée de remonter jusqu’aux réseaux financiers.

Mais le bilan même des autorités révèle l’ampleur du défi : plus de 8 500 sites déguerpis depuis 2021 et pourtant le phénomène continue de se reconstituer. Le problème n’est donc plus de savoir si l’État est capable de détruire un site. Il l’est manifestement. La véritable question est désormais de savoir s’il peut empêcher sa renaissance.

Pour y parvenir, trois fronts devront être menés simultanément à savoir, frapper les financiers et les facilitateurs, assécher les circuits d’approvisionnement en équipements et produits utilisés sur les sites, et surtout restaurer les terres et les cours d’eau déjà sacrifiés.

Car au-delà de la lutte contre des clandestins à la recherche de quelques grammes d’or, c’est désormais une bataille pour les forêts, l’eau, l’agriculture, la santé publique et la sécurité économique du pays.

La Côte d’Ivoire semble avoir choisi de durcir le ton. Reste maintenant à transformer cette offensive spectaculaire en politique durable, capable de faire en sorte que les sites détruits ne repoussent plus.

Et c’est probablement à cette condition seulement que le « WAVIE » de Zaranou  « c’est fini  » en Agni, pourra au delà d’un simple nom d’opération, devenir  la promesse d’une véritable fin de l’impunité environnementale.

Des individus sont constamment interpellés sur les sites d’orpaillage/ AIP